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Les politiques ringardisés par les médias


Et PAF, l'insolence !

Les politiques ringardisés par les médias

Heureusement que la télévision est arrivée pour nous offrir de façon cathodique ce que tout le monde possédait déjà, en vrai, à la maison, autour d’une table ou au bistrot : un terrain de discussion perdu dans un champ sémantique limité. La corrida a changé de décor. On a voulu protéger les taureaux en leur épargnant de sanglantes mise à mort. Nous les avons remplacés par des politiques prêts à s’étriper sur scène pour gagner des voix.

Comme à la maison

Dès lors, ce n’est plus la politique qui préside à l’engagement politique, mais la formule choc, le mépris, la distance, la manipulation, le procès d’intention et la délation. Mieux qu’une dispute familiale à la maison, entre tonton Gérard et Tata Paulette. Celle-ci est mise en scène, bien filmée, avec des plans variés et des focales dramatiques.

Cela remonte aux années 70. Il n’y avait pas trente-six chaines et les acteurs de la vie politique, encore très peu éduqués sur la façon de se comporter sur un plateau télé, nous offraient déjà des moments inoubliables de fausse sincérité, de poujadisme et de mise en avant de soi. C’était bien. Cela commençait à 20h30 et se terminait à 22h. Ensuite, tout le monde éteignait la télé, avec le sentiment d’en savoir un peu plus sur le devenir de l’humanité.

Le miroir

Le politique est entré dans les foyers et ce n’est sans doute pas ce qu’il a fait de mieux, même si au départ, cela partait d’une (fausse) bonne intention. Le politique est devenu un être humain avant d’être un monarque. Un être humain avec ses tics, sa logorrhée, son pouvoir de séduction dans le regard, sa prestance et sa couleur de cravate. Pourra-t-on un jour élire quelqu’un à la tête d’un état sur la seule couleur de son veston ? Avec les progrès de la science, nous pouvons l’espérer.

Le politique a donc passé le seuil de notre intimité, comme un voisin un peu collant, mais sympa. Le politique partage maintenant nos repas, nos questionnements et nos projets. Du coup, il est traité comme un ami de la famille, un témoin du quotidien. Il est devenu un égal, un simple miroir du temps qui passe, et non plus cette entité inaccessible classée secret défense. Il est comme nous : il se marie, divorce, gruge les impôts, se fait opérer de la prostate, porte des shorts l’été et soutien l’équipe de France. C’est un frère, ou plus rarement une sœur, malheureusement.

L’arène médiatique

Les médias organisent le spectacle comme un agent de concert. Tout le monde est gagnant. Le politique monte dans les sondages et la chaine gagne de l’argent. L’audience est extrêmement forte et c’est le moment d’offrir aux concitoyens, en particulier les jeunes en âge de voter, une image positive et pleine d’enseignements sur la notion d’écoute et de politesse élémentaire.

Il est intéressant de constater, surtout à la radio, que les politiques n’ont jamais le temps de finir leurs phrases. Ils sont sans cesse interrompus, soit par un adversaire, soit, plus grave encore, par le journaliste. Exactement comme à la maison, phrases et mots s’entrechoquent, et c’est à celui qui, par un effet de voix, parviendra à émerger au-dessus de la mêlée dans l’espoir de conclure brièvement son exposé.

Aujourd’hui, pour flatter la croupe populaire, le journaliste politique, véritable Monsieur Loyal du spectacle, utilise un ton malicieux, narquois, sarcastique, voire persifleur, afin de créer une sorte de dramaturgie, où le politique, tel le taureau pris dans l’arène, devra user d’une rhétorique toute animale pour sortir vivant de ce chemin ponctué de questions tordues.

Certes, tous les journalistes ne tentent pas de faire passer les politiques pour des anti-élites en leur faisant porter sans cesse le bonnet d’âne. Certains d’eux décryptent par ailleurs très bien ces sortes de déviances, tout en reprochant également à certains politiques de s’inviter dans des émissions qui ne les méritent pas.

Certes, tous les politiques ne donnent pas le bâton pour se faire frapper. Certains ont suffisamment de dignité pour rester à leur place. Et ceux-là ont probablement la capacité de se projeter dans le long terme. Tout est une question d’équilibre. Savoir gérer le vertical et l’horizontal, n’est-ce pas l’une des premières qualités requises pour durer en politique ?

Néanmoins, ces grands écarts démontrent combien la répartition des rôles a été inversée sur la scène politique. C’est aujourd’hui la sphère médiatique qui distribue les bons points, les baffes ou les ricanements. Les majors de l’E.N.A. découvrent un nouveau métier, avec cette sorte de précarité planant au-dessus d’eux, telle une épée de Damoclès, pouvant soit les épingler sur le podium soit les réduire à néant, souvent pour une question d’attitude ou de couleur de chaussettes. A travers interviews, émissions de divertissement ou de société, le politique est sans cesse obligé de parler d’autre chose que de politique fondamentale. Au-delà de la représentation de son image n’apparait plus que le vide. Mais il a si peur de ne plus exister qu’il accepte, bon gré mal gré, ce jeu pervers, limite sado-maso, dans l’arène médiatique.

En même temps, dans cette famille de politiques surexposés, se cachent des âmes bienveillantes habitées du désir profond de servir l’humanité. Les voix sages disparaissent parfois sous le vacarme de ceux qui ont envie d’être « in ».

La marionnette

La caricature ne date pas d’aujourd’hui. C’est une constante du peuple que de coller des oreilles de lapin derrière la tête du ministre de l’agriculture. C’est bon enfant, un brin potache, et cela met un peu de bonne humeur dans la résistance.

Pour la personne visée, c’est une forme de consécration. Mais cette consécration atteint des sommets irréparables lorsqu’elle s’incarne majestueusement dans une marionnette de latex. Les Guignols de l’info ont en effet réussi le défi de donner plus d’importance à la marionnette qu’à son sujet original.

L’hideuse créature, sortie de l’imagination débordante des auteurs, impose au politique la lourde tâche de s’accepter tel quel, dans une bouffonnerie regardée par les millions de personnes. Le politique est devenu un ballon de foot dans lequel tout le monde a envie de frapper à la récréation. Le politique plie mais ne rompt pas, car ses objectifs ne sont pas encore atteints. Le politique est prêt à nier sa personne pour imposer sa fonction. En tous cas, il doit être capable de gérer le harcèlement médiatique.

Les voix souterraines

Le politique n’est pas pour autant une victime, car si les règles du spectacle ont changé pour se durcir, le jeu en vaut cependant la chandelle. La notoriété, parfois si dure à porter, est toujours plus légère qu’un smic horaire nageant dans les eaux troubles de la servitude.

Peut-être que les politiques, aujourd’hui si proches de nous, vont peu à peu s’éloigner pour redevenir cette part intouchable du pouvoir. Mais au fond, la question demeure : cette proximité est-elle bien réelle ? Que resterait-il sans ces mises en scène des médias, sans ces éclairages virevoltants au gré des buzz et des échéances électorales ? Pas grand-chose, certainement. Quand le théâtre éteint ses lumières, le spectacle est terminé. Ne reste que la pensée, profonde et chuchotée.

Si le politique est malmené, le pouvoir et sa représentation le sont également. Si le politique est sans cesse ringardisé, nous le sommes également. Cela pourrait ressembler à la fin de l’idéal social et politique, cédant la place à l’heure de la désillusion cynique.

Il n’est pas interdit de croire à la possibilité d’une île où la pensée dominerait le bruit. Certes, à force de tout mettre sur le même niveau, il n’y a plus d’architecture, mais on sait depuis longtemps que la terre n’est pas plate.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions