Bienvenue sur France Médias
Découvrez le site, ses contenus et son équipe dans Informations (à droite du menu)

Bernard Tapie, roi des médias

Du jeune chanteur en quête de reconnaissance au businessman à qui tout réussi, découvrez la vie romanesque de Bernard Tapie.  Réussites, insuccès, ruine puis renaissance ; autant de moments de notre histoire collective et de celle de nos médias...

Bernard Tapie, roi des médias


Episode n°2 : Une très belle ascension

Bernard, c’est un grimpeur, comme Hinault, le maillot jaune qui lui porte bonheur. Depuis ce tour de France mémorable, c’est la vie claire. Après coup, certains racontent au contraire que les coureurs ne buvaient pas que de l’eau avant de s’enfiler le Mont Ventoux, mais personne n’est parfait. Mais ce dont on est sûr, c’est qu’il n’y a jamais eu d’escort-girls sur le tour de France, ou alors, elles étaient déguisées en bornes kilométriques.

Non content d’avoir racheté des PME moribondes, Bernard délaisse son étiquette de croque-mort pour celle d’investisseur sérieux. C’est-à-dire qu’il prépare son coup avec des amis financiers et avocats. Parce que Bernard a beau avoir appris à compter jusqu’à dix, il a quand même besoin d’avoir de vrais professionnels autour de lui. Il n’a pas de mal à les trouver. Car quand on rencontre Bernard, on dit oui, tout de suite. Les gars lui montent des sociétés pour pouvoir travailler dans la légalité, tandis que Bernard, tel un chef d’orchestre, se plonge dans l’étude de la partition générale. Un tableau avec des notes différentes, des rythmes différents mais concomitants, des anticipations, des résolutions, des transformations. Car l’argent n’est vivant que lorsqu’il se transforme, sinon c’est petit bras voire bon père de famille. Tout ce que Bernard déteste.

Bernard n’est pas un plouc et il le prouve. Deux holdings voient le jour, GBT (Groupe Bernard Tapie) et FIBT (Finance et Immobilière Bernard Tapie). Il est loin le temps où Bernard vendait des télévisions avec chauffage intégré. Il a peut-être écouté Wagner pour prendre conscience que les grandes choses, les bath épopées, étaient possibles. En 1990, il rachète le Géant Adidas pour 1,6 milliards de francs, avec l’argent de la SDBO, filiale du Crédit Lyonnais.

Ce jour-là, il a vu loin, très loin. Bernard quitte son petit 300M2 et s’installe dans un hôtel particulier, c’est-à-dire sans réceptionniste dans le hall. Bernard est obligé d’ouvrir la porte tout seul, et en plus, les étages ne sont pas reliés par l’ascenseur. C’est comme ça que Bernard conserve sa condition physique de gagnant, il n’y a pas de secret. Les petits PDG qui s’endorment au J&B, c’est tout ce que Bernard déteste. Il en a trop vu des gens qui s’arrêtaient de croire en pensant être arrivé. Pour Bernard, tout ce qui ne bouge pas est condamné à mourir. Alors du coup, dans un moment d’exaltation totale, quasi lyrique, il rachète l’Olympique de Marseille. L’OM, rien que ça. Avec les vestiaires et la pelouse.

Plus encore que le vélo, Tapie a toujours été un grand amateur de foot. Le foot, c’est le truc qui rassemble, qui soude. C’est le truc qui fait que des mecs en viennent à se taper dessus. Le foot, c’est le monde réel dans un écran de télévision. Bernard ne pouvait pas passer à côté.

Evidemment, pour suivre une courbe dramaturgique positive, le personnage remporte quatre titres consécutifs de champion de France (de 1989 à 1992), une coupe de France (1989) et la ligue des champions en 1993. Bernard Tapie est devenu un magicien.

A présent, quand Bernard se regarde dans la classe, il se transforme. Il suffit d’un peu de méditation et le renouveau survient, telle une graine dans le champ des possibles. Tout en assurant sa présidence de club, il s’engage en politique. Cela faisait déjà un moment qu’il tâtait de la députation dans le sud, mais cette fois, Bernard fait carton plein. François Mitterrand le nomme Ministre de la Ville.

Bernard est arrivé un jour devant lui et le Président a été incapable de lui dire non, au grand dam des ténors du PS qui n’aiment pas chanter avec les basses. Il aurait pu lui donner la légion d’honneur, non, il lui a tout de suite offert une place de ministre. C’était le sapin de Noël de l’Elysée, pour le petit Bernard devenu à présent un vrai monsieur.

Mais pas comme ceux qui parlent à la télévision avec un parapluie coincé dans le cul. Non, Bernard continue de faire du Bernard, sur un terrain de football comme dans une émission politique. Car on ne change pas une équipe qui gagne.

Il est pour ainsi dire canonisé et atteint des sommets de popularité grâce à sa marionnette des Guignols de l'info. « Nanard » est né. Ce fameux double qui habitait Bernard est enfin nommé, désigné, identifié : Nanard.

Comme Popeye avec les épinards. Un visage goguenard qui dope l’audience, que ce soit dans des émissions culturelles et politiques, ou plus populaires, comme Gym Tonic, Le jeu de la Vérité, Champs-Elysées, les Grosses Têtes… Sa faconde, son naturel oscillant entre Brèves de comptoir et Psychologie pour les Nuls rend son discours audible à tous.

Bernard n’a pas fait l’ENA et cela s’entend. Il aurait sans doute bien voulu être décoré par cette prestigieuse entreprise de clonage, mais quand il s’est présenté au guichet de l’établissement, les inscriptions étaient déjà passées. Ouf ! Avec un tel parcours atypique, Bernard adresse un message à tous les jeunes des années quatre-vingt. Il leur vend du rêve américain, du self made man, et de la tchatche à la française. Car Nanard, c’est un peu le San-Antonio de la politique. Du coup, en 1984, il est élu « homme de l’année » par les médias.

Bernard est un grimpeur qui ne faiblit jamais. Il accepte même de présenter et d’animer une émission (Ambitions) et les français vont encore tomber sous le charme de cette bonne bouille qui n’a peur de rien, et qui surtout, dégage une monumentale authenticité.

Avec Nanard, on est avec le bon sens qui tue, on partage le regard de celui qui n’a pas complètement oublié d’où il venait. Il y a dans la morgue de Bernard un petit côté où chaque individu peut se reconnaitre. C’est peut-être cela la magie du petit Bernard, cette façon de renvoyer le miroir dans la lucarne de tous et de chacun.

L’histoire du petit Bernard, tel un texte sacré, nous livre des enseignements. Ceux qui connaissent le cyclisme ou même seulement le vélo savent que les plus extraordinaires ascensions se soldent inévitablement par des descentes. Le seau plein remonte du puits, mais quand il descend, il est toujours vide.

Le jour, la nuit, le blanc, le noir, tel est le rythme qui sous-tend le processus vivant. Bernard vient de connaitre des gammes très ascendantes, mais la mélodie est en train de changer de cap. Son empire, tel un navire (on ne va pas dire yacht à cause de la rime) va se fracasser contre les rochers qui l’ont un jour protégé. C’est l’orage, la colère des dieux.

On va croire que ça en est fini pour Bernard. Pas du tout. Bernard rebondit comme un ballon de foot. Bernard renait toujours de ses cendres car il a un secret : chaque fois, il meurt de bonne foi.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions