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Serge Moati


Portrait de Serge Moati

Il est des blessures dans la vie d’un homme qui ne se referment jamais. Mais certaines peuvent devenir des actes fondateurs qui guident vos pas et rythment votre accomplissement. Serge Moati fait partie de ceux qui ont extrait de leur souffrance la moelle épinière de leur carrière, de leur parcours personnel, sans esprit particulier de revanche, mais avec l’ambition profonde de tendre vers une relation apaisée avec une histoire douloureuse...

Henry Haïm Moati est ainsi né en août 1946 à Tunis, mais il a réellement ouvert les yeux onze ans plus tard, dans la douleur, lorsqu’il perd à quelques mois d’intervalle ses deux parents et son pays. Dès lors, l’orphelin  s’appropriera le prénom de son père comme on porte le flambeau d’une mémoire qui vous arrache les tripes.

Accaparé par la quête incessante de son identité, Serge Moati a construit sa singularité sur les fondements de cette dramatique année 1957. Cette même année, il sera subjugué de découvrir, derrière une vitrine, un poste de télévision dont il deviendra, bien plus tard, l'un des acteurs majeurs...

Au cœur des hommes

L'acteur Moati ne laissera guère de traces dans l’histoire du petit écran d’Au bout du chemin (en 1981) à l’épisode 1 de la saison 3 de Central nuit (en 2004).

Sa première apparition au cinéma date de 1959 dans les Quatre cents coups de François Truffaut (1959) ; il deviendra l'hôte du réalisateur qui le prendra sous son aile durant le tournage. On le retrouvera, beaucoup plus tard, dans Roman de gare de Claude Lelouch (2006).

Ces brèves expériences, devant la caméra, parlent de l'exploration du personnage Moati, de ses déambulations qui l'amènent à des rencontres hors du commun. Néanmoins, c’est bien derrière la caméra que le professionnel construira son destin...

Serge Moati incarne le rôle de Simonneau dans les 400 coups de François Truffaut

Auteur et réalisateur de ses premiers courts-métrages en 1961 (Les manches retroussées, La réussite), il sera réalisateur de télévision scolaire au Niger en 1963, avant de faire aboutir quatre courts et deux longs métrages cette même année.

Mais à  l’âge de 22 ans, Serge Moati  trouve dans l’art du reportage et du documentaire journalistique le moyen d’entrecroiser son histoire, ses passions, ses convictions et ses angoisses, au sein de l’ORTF (Office de radiodiffusion télévision française).

Son oeil averti, sa soif de vérité et son goût du témoignage, le conduisent, caméra au poing en 1969 au Vietnam, en Algérie, et en Amérique du sud, pour le magazine d’information “Cinq colonnes à la une”.

Il explore aussi la condition féminine pour l’émission “Les femmes aussi”, avec des sujets sur les femmes gendarmes, les infirmières et les mères juives.

De Mitterrand à Le Pen

Depuis la fin des années 80’, on retrouve régulièrement ses documentaires dans des émissions phares du service public, telles que La marche du siècle ou Envoyé Spécial, avec une affection particulière pour les coulisses et  les non-dits du microcosme politique.

Moati, qui “n’admet pas l’inhumanité de l’homme”, est rangé à gauche, comme  son père, et “aime être dans la tête de l’autre, entendre battre son cœur”.

Devenu producteur dès 1990 en fondant la maison de production “Image et Compagnie” qu’il dirigera pendant 20 ans, il est l’auteur de “2001, la prise de l’hôtel de ville”, pour  lequel il a marqué à la culotte les candidats à la mairie de Paris pendant des mois; dans le même esprit, “La prise de l’Elysée en 2007”, “Elysée 2012”, et “Législatives 2012”, la vraie campagne”.

Présentation du documentaire qui relate la campagne présidentielle de 2012

Très proche de François Mitterrand (dont il faisait partie de l’équipe de communication, et qui le nommera directeur des programmes de FR3 de 1981 à 1982 puis directeur général de 1982 à 1985), il lui consacrera plusieurs réalisations comme “Mitterrand à Vichy” en 2008 ou le docu-fiction “Changer la vie”, en 2011.

Moati s’est aventuré également sur le terrain du leader historique du Front national avec “Le Pen, vous et moi” en 2003 et “Adieu Le Pen” en 2014. Alors que les violentes critiques s’abattent sur ce fils de déporté, accusé d’avoir vendu son âme au diable, le réalisateur, blessé, maintient le cap en rappelant que “l’empathie n’est pas la sympathie”.

Serge Moati filme Jean Marie Le Pen lors d'un discours pour son parti

A la recherche de racines, des racines

D’autres thèmes tout aussi personnels rappellent l’obsession de cet orphelin pour la recherche de ses racines.

Le premier concerne les Francs-Maçons (dont son père faisait parti et dont lui-même a fait parti) qui l'a amené à réaliser deux enquêtes en immersion : “Voyage au pays de Francs-maçons” en 1989 et “Mes questions sur la franc-maçonnerie” en 2014.

Le second autour des femmes arabes avec “Méditerranéennes - mille et un combats” en 2013 et une "mosaïque de portraits de femmes" diffusé en 2013 sur France 2. Il y est question de la vie de femmes en Tunisie, Egypte, Israel, Espagne, Italie au moment du printemps arabe.

Particulièrement indigné contre ce qu’il appelle “l’inégalité des destins”, Serge Moati donnera la parole aux sans-abri parisiens dans “Le peuple de la rue, les invisibles” en 2011. Plus récemment, avec “Quai d’Orsay, Les coulisses de la diplomatie” en 2015, il nous immerge dans la vie haletante des diplomates français.

Dans la série "Mes questions sur..." débutée en 2005, il aborde le désir masculin, la folie, l’infidélité, ou encore les nouvelles églises évangéliques, avec exigence, et sans tabous.

Dans chacun de ses réalisations, Serge Moati dévoile l'humain, explore ses différentes facettes, éclaire sa complexité. Son évidente bienveillance, dans la prise de vue comme dans ses voix off, permet d'accéder à l'intimité, à la vérité humaine, sans parti-pris ni jugement. 

Serge Moati dévoile l'humain, explore ses différentes facettes, éclaire sa complexité

On le retrouve enfin à la baguette de deux documentaires tournés lors des attaques terroristes de Charlie Hebdo et de novembre 2015, posé là au cœur de l’état d’urgence, sur la stèle du témoin citoyen. Il y réalise des séquences magistrales dans lesquelles découvre le sang-froid et la maitrise du ministre de l'intérieur et de ses équipes lors d'une période de haute tension.

Interview du ministre de l'intérieur lors de l'attentat de Charlie Hebdo

Bien injustement, il a fallu que Serge Moati apparaisse devant la caméra, entre 1999 et 2009, avec la double casquette de journaliste/producteur de Ripostes sur France 5, pour obtenir la reconnaissance d’un public plus large.

L’animateur de débats y excelle en confrontant des personnalités de tous horizons (politique, social, culturel, etc.). L’arrêt brutal de l’émission, décidé par la direction de France 5 sans explication particulière (à l'instar d'autres programmes de qualité tels que Arrêt sur images) restera longtemps douloureux pour l'intéressé.

Dernière de l'émission Ripostes dont le succès ne s'est jamais démenti

Il a retrouvé depuis 2012 le goût du débat avec PolitiqueS sur LCP, un rendez-vous hebdomadaire où il confronte l’invité du jour aux arguments de chacun, notamment des spectateurs sur les réseaux sociaux.

Serge Moati l'écrivain

Animé par le désir du témoignage et de la transmission, Serge Moati a écrit des livres autour des grands thèmes de sa vie. Dans "Villa jasmin", il entremêle vérités historiques et fictions, personnages ayant existés (à commencer par ses parents dont il reprend les prénoms et bon nombre de vérités) et séquences imaginaires. Ce livre est à l'image de son auteur, il oscille entre le réel, les blessures encore ouvertes mais aussi l'invention d'histoires qui permettent de vivre et de survivre.

Dans "Le vieil orphelin", Serge Moati se révèle comme jamais il ne l'avait fait jusque là. Il évoque sa prime enfance, la fracture béante de la disparition, les mensonges pour parler de son trauma. Il décrit également, avec une transparence rare, ses interrogations, ses projets, ses combats idéologiques.

4ème de couverture de son autobiographie

“j’aimerais bien encore déchiffrer des trucs…”

On pourrait encore citer ses nombreuses réalisations et productions pour la télévision, comme Noeud de vipères (1971), Je vous ai compris (2010), Ciné-Roman (1978), ou Jésus (2001), pour le cinéma (Nuit d’or en 1976 et Des feux mal éteints en 1994), ou ses publications (La saison des palais en 1986, Villa Jasmin en 2003, Dernières nouvelles de Tunis en 2011): Moati le dit lui-même, “je n’ai pas un seul métier, je fais plein de choses différentes”.

Et même s’il regrette aujourd’hui de ne pas avoir été “un grand ambassadeur, ministre de la Culture, président de la République et surtout un immense metteur en scène”, Moati ne veut pas entendre parler de lui comme un homme d’expérience : “Je ne sais pas ce que c’est, l’expérience, c’est une lampe qui éclaire derrière soit, moi, devant, j’aimerais bien encore déchiffrer des trucs, sans expérience, mais avec enthousiasme!”

Allez savoir sur quel terrain l’orphelin de Tunis saura encore nous surprendre à l’avenir...

Le totem d'images Serge Moati


 

Par Bruno Scappaticci
Sport, divertissement et musique