Bienvenue sur France Médias
Découvrez le site, ses contenus et son équipe dans Informations (à droite du menu)

Pour une télé réalité bienveillante


En décodé [ Montage - Démontage ]

Pour une télé réalité bienveillante

La mise au défi avec la perspective d'un échec humiliant, le rabaissement, l'exclusion mise en spectacle, voire la discrimination et la ridiculisation physique et morale.... Tels sont les principaux ressorts de la télé-réalité et de nombreux télé-crochets qui visent à nourrir, chez le téléspectateur, les instincts les plus vils, ainsi qu'il en était au temps des jeux du cirque.

Ressort facile s'il en est, puisqu' il compte avant tout sur l'instinct de cruauté, ce que Nietzsche et Freud considèrent être la pulsion première pour tout être humain. Cet instinct étant corollaire de la culpabilité, il ne peut qu'entraîner le dégoût de soi...

Peut-on envisager que les médias et les programmes télévisuels appellent davantage à l'éveil, à l'effort de dépassement de ces pulsions primaires ? Peut-on espérer voir se généraliser des programmes qui tendent à donner l'appétence et l'habitude au citoyen d'élever sa conscience ?

Vers une télé-réalité mieux-veillante

Il est heureux de constater que certaines émissions se passent peu à peu de ces ressorts et misent davantage sur  l'esprit d'émulation et de curiosité saine du téléspectateur. Cela semble être le cas des émissions basées sur la compétition de savoir-faire qui valorisent des compétences d'amateurs et leurs apprentissages.

C'est dans cette lignée que s'inscrivent les quelques émissions de télé-réalité diffusées sur France 2. A vos Pinceaux en est la dernière mouture , avec le 3è Art comme nouveau champ de compétition. Diffusée en décembre 2016 et animée par Marianne James, animatrice-de Prodiges et ancienne Jurée de Nouvelle Star, l'émission n'a cependant pas réuni l'audience escomptée (1,6 million de téléspectateurs).

Tous les ingrédients sont pourtant là: un horaire prime time, une animatrice-star, deux coachs pro, des candidats amateurs, des gains à la clé, du suspense,  une compétition s'étendant sur plusieurs volets ponctués de la sélection d'un finaliste... Est-ce le domaine du 3è Art que boude le téléspectateur ?

Quelles que soient les raisons de ce faible retentissement, on peut regretter l'arrêt brutal et prématuré d'une émission qui, bien plus que tout autre format idoine, distille une dose appréciable de bienveillance. Regardons-en de plus près les ingrédients ...

Le traitement du candidat

Dans nombre de télé-crochets le candidat-amateur est pris pour un objet d'amusements et est amené à des actions qui le mettent facilement en peine ou en échec, qui accusent en tout cas ses faiblesses.

Et cela commence par les modalités de présentation de ces candidats. Bien souvent, c'est une voix-off railleuse et insolente qui s'en charge, alternant informations sommaires sur la personne et commentaires parfois peu valorisants.

Les candidats de A vos pinceaux se présentent eux-mêmes et ne semblent pas avoir fait l'objet d'une pré-sélection quant à leur potentiel en termes d'amusement ou d'extravagance outrancière.

Ils sont assez représentatifs d'une citoyenneté courante ; comme si on avait sélectionné les 10 prochains passants d'une rue quelconque de France ; jeune ou plus âgé, réservé ou plus bavard, chic ou décontracté...mais rien d'excessif. Ils ont la place pour s'exprimer simplement et humblement sur leur vie professionnelle et leur passe-temps. 

Des coachs constructifs et bienveillants

Les coachs choisis pour l'émission  participent largement à l'impression générale de bienveillance. Ils ne se répandent pas en descriptions ou en railleries à propos des maladresses des candidats. 

On assiste le plus souvent à des critiques constructives à leur endroit ; les coachs essaient de comprendre les intentions de départ et décrivent les processus qui ont conduit au résultat.

Ils ne se contentent pas de relever les erreurs, ils proposent des pistes d'amélioration, y compris en cours de réalisation ; le candidat se voit donc accompagné et aidé. Les erreurs de parcours sont accueillies en toute bienveillance, sans accusation ni ridiculisation. 

Quant aux perdants, ils sont généralement encouragés à poursuivre et repartent avec des conseils avisés et l'assurance de posséder quelques points forts.

Le rôle de la voix off

La voix-off est une troisième voix qui commente très souvent à notre place, met en exergue ce que le téléspectateur doit retenir. Au mieux, elle oriente ce dernier, au pire, elle le manipule.

La télé-réalité se sert très (trop) souvent de la voix-off, comme de celle du mauvais génie qui attise ce que chacun de nous pourrait émettre comme pensées diffamatoires ou en commentaires persifleurs pour se défouler. Elle est souvent là pour distiller du sarcasme et inciter à la désapprobation ou, selon l'effet escompté , sur l'adulation exacerbée. 

La voix-off d' A vos pinceaux est tout d'abord peu présente, laissant davantage de place à l'expression directe. Et lorsqu'elle se fait entendre, elle se contente de  faire un résumé neutre des étapes passées, sans se superposer à un flash-back en images.

Absence de flash-back 

Ces récapitulatifs imagés et redondants, très présents dans le format de la télé-réalité, servent à la mise en exergue des épisodes le plus souvent honteux, humiliants ou douloureux que traversent les candidats. 

Une voix-off vient appuyer de ses sarcasmes ou d'une compassion affectée ce que les images -sélectionnées à dessein- diffusent souvent avec insolence et irrespect. 

Notons que ces séquences sont totalement et salutairement absentes de l'émission A vos pinceaux.

Un processus sélectif adouci 

Le ressort des émissions de concours repose essentiellement sur les séquences de sélection qui a fortiori entraînent le phénomène d'exclusion. Les ingrédients manifestement indispensables à l'audience sont le suspense (ménagé par le supplice de l'attente interminable du résultat), l'humiliation des perdants et le pathos. Ces derniers sont  le plus souvent matérialisés par des séquences insistantes mettant en scène l'émotivité -si possible exacerbée- des participants.

Il n'est pas exagéré de qualifier d'obscène ce voyeurisme émotionnel.

Si A vos pinceaux n'a pas renoncé à ces ingrédients, ceux-ci s'en trouvent cependant fortement réduits : pas d'attente exagérément prolongée par une page de publicité ou bien par des commentaires, des flash-back interminables.

L'émission n'insiste pas non plus sur l'exclusion des perdants ; la caméra  ne se prête pas au sadisme des gros plans prolongés sur les visages pleins d'appréhension des candidats, ni sur les manifestations de leur déception. 

Nous avons rapidement le plaisir de connaître les vainqueurs et les candidats non sélectionnés commentent leur défaite comme le feraient des sportifs ; en évaluant eux-mêmes leur parcours et leur performance, avec l'expression  décente et respectable du regret. 

Extrêmement  rare dans ce genre d'émission, la place du vainqueur peut être partagée par deux candidats dont les performances sont estimées ex-æquo... Ce qui dés-amplifie la notion d'exclusivité et la ramène à une considération plus modérée et relative ; « le meilleur » n'est pas une valeur absolue.

Conclusion

Voilà donc un échantillon de ce qui est pensable et réalisable en termes de respect à la fois du candidat d'une émission de télé-réalité et du téléspectateur, par processus d'identification.

Nous pourrions aller plus loin et imaginer qu'en lieu et place d'une exclusion définitive, il y ait – parallèlement à la poursuite de la compétition-  une séquence de formation ou de coaching qui laisserait une seconde chance aux candidats recalés

On pourrait imaginer que l'émission fasse ensuite le point sur la progression et l'évolution de ces candidats sortis de la compétition. 

Cela est déjà le cas dans l'émission The Voice, celle qui rassemble le plus d'audience. A la présélection des candidats en lice succède une phase d'entraînement et de coaching faisant l'objet d'une évaluation. Pourquoi ne pas encourager et intensifier ce procédé pour qu'il prenne le pas sur la séquence de sélection ?

Il y a fort à parier que la valorisation de l'effort, de l'apprentissage et du dépassement de soi - dans les émissions de télé-réalité - générerait un effet autrement plus bénéfique sur le téléspectateur-citoyen que ne le fait l'apologie de la victoire et de l'élimination des plus faibles...

Par Aude Tessier
Sémantique, culture et médias