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Les traitres vus du Point


En décodé [ Lynchage médiatique ]

Les traitres vus du Point

Nouvel opus dans notre rubrique « Lynchage médiatique », les unes du magazine Le Point consacrées au thème de la trahison et de la culpabilité. Le plus dur, dans cet exercice, revient à sélectionner les couvertures les plus emblématiques ; celles qui traduisent au mieux l’état d’esprit du magazine, ses intentions.

Nous avons limité notre étude aux 4 dernières années et en nous limitant à l’hebdomadaire (sans les hors séries). Information utiles :

> Les documents présentés sont authentiques et non modifiés.

> Les surlignages noirs (avec une police rouge) viennent traduire les objectifs et l’écho des Unes

 

Une du magazine Le Point – 11 juillet 2013
« Les plus grands TRAITRES de l’Histoire »

La rédaction du Point semble particulièrement concernée par la question de la trahison. Elle en fait régulièrement ses Unes, y consacre de larges dossiers et des articles entiers.

La couverture ci-dessus témoigne de cette préoccupation en mettant à l’honneur, via une immense police de caractère et en lettres majuscules le mot « TRAITRES ». Impossible, pour le regard, d’échapper à ce mot sentencieux, définitif.

Notons que la typo jaune accentue l’intensité du message. Il est amusant de constater que cette couleur renvoie, selon Michel Pastureau (spécialiste en symbolisme des couleurs), aux « notions de trahison, de jalousie, de dépravation et d'orgueil ».

Serait-ce à dire que les titres du magazine portent cette symbolique au delà des seuls numéros consacrés à la trahison ?

On pourra également souligner le goût certain du magazine pour la théatralisation et la mise en scène. Le rideau de théâtre et le poignard qui en sort peuvent interroger sur l’idée véhiculée : l’Histoire des traitres est-elle réelle, fictive ? S’agit-il d’une pièce de théâtre ou d’éléments historiques crédibles? En allant plus loin, on peut questionner la réalité des traitrises dénoncées (régulièrement) par Le Point…  Sont-elles réelles ou imaginaires ?

 

Une du magazine Le Point – 23 janvier 2014
« Et maintenant RENDEZ L’ARGENT »

Cette Une prend la forme d’un photo-montage des plus explicites. Le président Hollande et son premier ministre Jean Marc Ayrault sont présentés, assis confortablement dans des fauteuils en cuir.

Jean Marc Ayrault est présenté dans une position plutôt désinvolte, détendu. Son coude gauche repose sur l’immense coffre-fort, rempli de billets (de 100 et 200 euros). Cette posture pourrait faire penser à un baron mafieux qui protège le magot dérobé avec une nonchalance qui confère au plus grand des cynismes.

Le président Hollande, l’air renfrogné, regarde (les lecteurs) d’un air sévère, suspicieux. Il peut évoquer le parrain, celui qui règne sans partage et impose un climat de terreur.

On retrouve donc les idées suivantes : Les 2 premiers personnages de l’Etat nous volent, nous confisquent notre argent ; le tout à leur profit personnel ou au profit de « dépenses publiques les plus délirantes » (comme le mentionne le sous-titre).

 

Une du magazine Le Point – 7 mai 2015
« Ces bien-pensants qui veulent nous rééduquer – Les nouveaux puritains »

Cette fois, c’est la logique de la répression qui anime la dynamique accusatoire du Point. Les bourreaux, après les dirigeants politiques (de gauche), prennent des formes plurielles. Amateur de fourre-tout et d’amalgames, la rédaction du Point accuse pêle-mêle une série d’ennemis dont on peut tenter de dessiner les contours…

« Pédagogistes fous de l’école » : bien difficile de comprendre à qui s’adresse cette sentence. Peut-être aux professeurs qui privilégient la pédagogie plutôt que l’apprentissage à l’ancienne, basé sur la rétention forcée et répressive ?

« Obsédés de la repentance » : là on peut imaginer qu’il s’agit de ceux qui souhaiteraient que la France s’interroge et ou excuse sur la barbarie qu’elle a infligé à ses ex-colonies durant quelques siècles. Au Point, on ne touche pas à ce pain là et on reste droit dans ses bottes…

« Les hygiénistes anti-vin » : Le magazine Le Point consacre entre 3 à 5 Unes par an aux vins. Il s’agit là d’un de ses marronniers les plus efficaces en termes de vente. La rédaction implore de ne pas leur enlever cet argument de vente.

« Maniaques de la novlangue » : il s’agit là des nouvelles formes d’expression et de langage qui, selon le magazine, nous pourrissent l’existence. Amis de la création et des langues évolutives, tous aux abris!

En résumé, on comprend que les « Nouveaux puritains » s’apparentent plutôt aux ennemis idéologiques de la rédaction du Point, qu’ils soient progressistes, humanistes ou créatifs. La méthode de la ringardisation, très utilisée par le magazine, prend ici la forme d’un martinet censé renvoyer les idées combattues à l’époque où l’objet était le plus utilisé (dans les années 50/60).

 

Une du magazine Le Point – 19 juin 2014
« Corporatistes intouchables, tueurs de réformes, lepéno-cégétistes… »

Pour cette Une, les journalistes du Point ont choisi des messages compréhensibles par tous (et toutes). Une Marianne en partie sous les eaux, un titre pleine page « Les naufrageurs » qui laisse à imaginer que ce sont ces derniers qui ont mis Marianne à la mer.

Notons que la typo jaune convient toujours, parfaitement, aux notions de « traitrise, de jalousie et de dépravation »… Et qui (ou quoi) de plus traitre qu’un syndicaliste de la CGT ; on imagine que la race des « lepéno-cégétiste » (cf le sur-titre-) doit être un croisement, un mix entre les Pro FN et les militants de la CGT.

On imagine également que ce sont eux les « corporatistes intouchables » et « les tueurs de réformes ».

En résumé, la France sombre, elle est proche de la noyade et donc de la mort ; tout cela à cause d’odieux fossoyeurs syndicalistes qui refusent les réformes. On retrouve un goût pour la dramatisation et le catastrophisme typique de la presse d’opinion classée à droite.

On notera, pour finir sur un clin d’œil, que les notions de mafias et de parrains n’apparaissent pas qu’en filagramme dans les Unes du Point…  On les retrouve en toutes lettres sur ce même numéro, tout en haut de la couverture : « Les confessions du dernier parrain français ».

 

Conclusion : les limites de la violence journalistique

La rédaction du Point semble extrêmement préoccupée par les (nombreux) ennemis qui paraissent la menacer. A l’instar des vieilles bourgeoisies qui redoutent une nouvelle révolution du peuple, cette rédaction véhicule ses peurs, ses terreurs et ses représentations fantasmatiques.

Néanmoins, et même si on peut comprendre la motivation du magazine à choisir ces sujets dénonciateurs en Une, il parait difficile de cautionner la stigmatisation assez systématique mise en œuvre par le magazine.

Le Point se déchaine, sans grande subtilité ni nuance, sur des représentations de l’Etat, sur des catégories entières de la population française, sur des ennemis existants ou fantasmés.

La rédaction du Point semble oublier, régulièrement, qu’un hebdomadaire d’informations a aussi une responsabilité dans le climat d’une société. Relayer des idées reçues, des caricatures et des discours haineux représente autant de coups de couteaux assénés au contrat moral qui unit les citoyens à leur démocratie…

Par Denis Morineau
Médias et numérique