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Bernard Tapie, roi des médias

Du jeune chanteur en quête de reconnaissance au businessman à qui tout réussi, découvrez la vie romanesque de Bernard Tapie.  Réussites, insuccès, ruine puis renaissance ; autant de moments de notre histoire collective et de celle de nos médias...

Bernard Tapie, roi des médias


Episode n°1 : Les hésitations du chanteur

Il y a parfois des photos mal prises qui présentent le modèle de façon légèrement biaisée. Et dès lors la personne apparait sous un angle qui n’est pas véritablement le sien. Pis, elle ressemble à quelqu’un d’autre.

Et justement, la photo du petit Bernard que nous avons, fait partie de ces clichés qui pourraient orienter faussement l’observateur. En plus, c’est une photo de famille, dans son décor : salon salle à manger (lit pliant dissimulé sous un napperon), buffet où trône la photo d’un ancêtre moustachu, lustre pailleté et lugubre, temps gris dehors. On se dit, tiens, pourquoi n’ont-ils pas fait repeindre le couloir ?

Sans doute n’ont-ils pas osé, pour ne pas déranger les voisins. Parce qu’un coup de peinture, c’est comme un coup un projecteur, ça se remarque. En effet, c’est dans une famille d’une modestie sans nom que Bernard Tapie voit le jour, le 26 janvier 1943, dans le 20ème arrondissement de Paris, d’un père artisan et d’une mère aide-soignante. Là, les violons émettent une plainte soutenue.

Alors on imagine, sorti de nulle part, tel un éclair, le petit Bernard avec sa mèche rebelle. « L’insoumis » diront certains de ses professeurs, fiers après coup d’avoir connu le trublion à ses débuts regarder le monde avec des yeux rigolards, comme si l’échiquier en albâtre de Polynésie n’était qu’un jeu de Monopoly cartonné offrant l’illusion d’un rêve facile à atteindre.

On raconte qu’à la maternité, Bernard le nourrisson, isolé 36 heures dans une couveuse, aurait réussi à vendre des encyclopédies Larousse à des infirmières surmenées. Mais ce que la photo ne dit pas, ce que la photo ne montre pas, c’est l’amour. L’amour d’un père et d’une mère. La transmission d’une confiance à toute épreuve. Bernard est déjà le petit champion de la famille. Il persuade la voisine d’acheter une nouvelle machine à laver afin de pouvoir récupérer l’ancienne pour l’offrir à sa mère. Trop fort !

L’école n’est qu’un endroit où les futurs champions s’ennuient. Dans la cour de récréation, Bernard cherche plutôt à se battre avec les mots plutôt qu’avec les poings. Bernard assume très bien ses origines modestes. Il en fait une force. Il a accès à la pensée, à la parole, et il en profite, c’est gratuit. Surtout au collège, avec les filles.

Mais le petit Bernard a un gros handicap. Derrière sa faconde déjà bien développée, il est d’une timidité à couper au rasoir Moulinex. Paradoxalement, il n’est à l’aise que lorsqu’il est en représentation. Derrière un pupitre de classe, au fond, près du radiateur, il perd tous ses moyens. Pour survivre, il a besoin d’être entendu car cela suffit à son équilibre. Alors il lâche des vannes pour retrouver le sens du réel.

En même temps, il est délégué de classe et devient vite la hantise du corps enseignant. Car Bernard a des projets pour son collège : une salle de baby-foot, un cafétéria, un ciné-club, une vente de pains de chocolat à la récré… Lors du spectacle de fin d’année, il a distribué tant de tracts dans le 20 arrondissement de Paris que le collège ne peut pas accueillir tout le monde.

Mais les années passent. Sa voix mue et sa grand-mère adorée lui dit qu’il devrait faire de la chanson. Bernard a toujours écouté sa grand-mère. Il y a entre elle et lui un lien très fort. C’est elle qui lui achète sa première guitare. Pendant que les autres vont en fac, celui qui veut monter sur scène et se faire appeler Tapy enchaîne les accords sur sa gratte. Avec cinq ou six accords, pas plus, il sait qu’il peut faire le tour du monde.

L’important n’est pas de tout savoir, mais de bien savoir. C’est un métier de saltimbanque mais cela ne l’empêche pas d’aller frapper à la porte d’un studio. 
Le directeur artistique tombe littéralement sous son charme. Avant même de l’avoir entendu chanter, il sait qu’il va lui faire signer un 45tour. Il a devant lui un ovni, à la fois timide et exubérant, mais aussi convaincant qu’un flingue. Impossible de lui dire non, ce serait une faute morale.

 

Le directeur artistique trouve la chanson un peu vieillotte, mais Bernard a une façon de regarder le micro qui donnerait la chair de poule à une prise électrique. Il débute et pourtant on a l’impression qu’il fait ce métier depuis des lustres. On dirait un mélange de James Bond et de Super Mario. Un côté high classe mélangé avec une salopette bleue. Même si Tapy porte la cravate noire, sa mèche rebelle dit tout de lui. Sous ses dents qui rayent le plancher, c’est un tendre qui boit encore du Cacolac à quatre heures.

Il fait quelques 45tours, apparait dans des émissions de variétés, chante à la radio, mais le public n’est pas vraiment au rendez-vous, à la grande surprise du producteur. Il y a quelque chose qui cloche, mais quoi ?

Tapy ne supporte pas trop ce style de râteau. Il ne comprend pas lui-même pourquoi cela ne fonctionne pas. Pour se passer les nerfs, il sombre dans l’addiction de la Formule 3 en se disant qu’il y a peut-être quelque chose à gratter dans la course automobile. Mais le garçon a peut-être sous-estimé la vitesse de ces bolides.

La Formule 3 ne se conduit pas comme une machine à laver. Alors qu’il tente de négocier un virage à 220kms/h, tout en chantant et conduisant d’une main, l’autre battant la mesure, Bernard percute un mur de ballots de paille et s’en va répandre la bonne parole à travers une série de tonneaux. Le coureur automobile restera plusieurs jours dans le coma. Un peu refroidit, Bernard reprend le chemin des studios, la queue entre les jambes, et enregistre un nouveau 45Tours.

Mais le public ne se bouscule pas au portillon. En réalité, les gens autour de lui ne comprennent pas pourquoi le fluide de Bernard peine à transporter les foules, alors que Michel Sardou, lui, fait des ravages.

Bernard finit par comprendre ce qui ne va pas. Il ne met pas suffisamment de choses dans sa voix pour capter le cœur des midinettes. Sa voix ne le représente que trop partiellement. Sa présence, sa faconde, son charisme, ne parviennent pas à franchir le cap des ondes hertziennes.

Bernard a toujours été quelqu’un de contact. Il a besoin de voir et d’être vu, pas de chanter derrière un micro dans un studio enfumé du quartier Pigalle. C’est une grande leçon pour lui. Même si le public est « une bande de gros connards », il comprend pourquoi il n’a pas réussi. Il n’a pas été capable d’innover dans la chanson. Il n’a pas été capable de surprendre. Il a juste essayé de faire aussi bien que les autres avant lui. Mais cela ne suffit pas.

Bernard Tapie a maintenant une trentaine d’années, quelques menues casseroles derrière lui qui ont affiné néanmoins son caractère. Il est pire qu’avant. Il veut tout manger, tout casser, tout posséder, mais pour l’instant, il n’a rien. Plus de guitare, pas de diplôme, juste une grande gueule et des mains de travailleurs. Alors il fait comme les copains, il ouvre un petit business de télévisions, histoire de palper un peu de blé pour se donner le temps de réfléchir.

 Il se déteste d’être revenu à la case départ, mais en même temps, il aime trop la vie pour se tourner les pouces. Ah, mais quel contact avec la clientèle ! Quelqu’un rentre pour demander son chemin et il repart avec un téléviseur sous le bras. Bernard serait capable de vendre un tartare à un végétarien. Ce n’est plus le petit crooner à deux balles ânonnant derrière son micro, mais le Caruso de la salle des ventes, la basse profonde du Sarastro de la Flûte Enchantée. Bernard vient de trouver son diapason : le business !

La première affaire est assez surprenante. Il s’associe avec Maurice Mességué (herboriste et écrivain français, connu du grand public grâce à son best-seller sur les plantes médicinales « Des hommes et des plantes ») pour créer l’entreprise Cœur Assistance, qui propose ce que nous appellerions aujourd’hui des défibrillateurs cardiaques. Au fond, personne ne saura jamais pourquoi Bernard a voulu faire du business avec du matériel pour cardiaques.

De toute façon, l’aventure est arrêtée suite à une plainte déposée par l’ordre des médecins pour défaut de consultation. Cela lui vaudra un an de prison avec sursis et 20.000 € d’amende. Mais Bernard, toujours aussi hargneux, ne lâche pas le morceau et fonde le Club Bleu, groupement d’achat destiné aux comités d’entreprise.

Puis en 1977, il créé une nouvelle entreprise dont les objectifs seront de racheter des sociétés en faillite, de les redresser puis de les revendre à prix d’or. Il mange ainsi successivement SAFT-Mazda, Teraillon, Testut ou encore Manufrance. 

Bernard va voir les gars, boit un coup avec eux, leur file une tape dans le dos. « Non, je ne vais pas vous laisser tomber, leur promet-il. J’vous rachète, les mecs ! Champagne ! » Même s’il a déjà sa stratégie dans la tête, ça lui fait plaisir d’apporter un peu de swing dans les PME en déroute. Il aime les gens, il aime les regarder bien en face, avec son regard de taureau qui tue.

Les mauvaises langues l’appellent le Zorro des entreprises. En tous cas, il est déjà plus connu que lorsqu’il chantait des chansons d’amour. Va-t-il s’arrêter là ? Quelle va être la prochaine étape ?

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions