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Zidane se joue des médias

Zidane cultive le goût de la victoire comme aucun français avant lui. Il a mené son pays sur le toit du monde footbalistique, offrant à la France les plus grands trophées. Mais Zinedine, c'est aussi la France, les origines  algériennes et les tumultes d'une histoire complexe. Partons à la découverte des visages multiples de ce phénomène médiatique...

Zidane se joue des médias


Episode n°5 : Les foudres du dieu Zizou

Grain de sable

On a dépassé le temps règlementaire. Le score affiche 1/1 entre les deux équipes. La France retient son souffle, le regard rivé sur Zidane et ses coéquipiers qui peuvent, on le sent, faire basculer la rencontre d’un instant à l’autre. Le défenseur italien Materazzi et Zinedine Zidane sont au coude à coude depuis le début. Le jeu est âpre. Les feintes du français font tourner l’Italien en bourrique. Nous entrons dans les arrêts de jeu, 10 minutes avant la séance de tirs au but. Avec leurs voix haletantes, les commentateurs Thierry Gilardi et Jean-Michel Larqué soulignent toute la tension d’un match qui sent le soufre.

107e minute et 40 secondes : Après un corner, les joueurs vont pour se replacer. A cet instant, Marco Materazzi tire le maillot de Zinedine Zidane. Après quelques paroles échangées, le joueur français s'éloigne de quelques mètres. L’italien lui crie alors quelque chose dans le dos. Zidane fait alors volte-face et fonce tête en avant sur Materazzi.

107e minute et 52 secondes : Coup de tête au thorax. Au même moment, une faute est sifflée pour les Français et Sylvain Wiltord sort le ballon en touche. L'incident, non remarqué par l'arbitre principal M. Horacio Elizondo, vient d’être signalé par un des arbitres assistants, M. Luis Medin Cantalejo.

C’est une vision insoutenable, surtout pour Jean-Michel Larqué qui, en direct, nous offre ses remontrances de professeur des écoles. « Oh non, Zizou, mais qu’est-ce que tu as fait ? » 110e minute : Enfin prévenu, l'arbitre argentin sort le carton rouge, expulsant Zinedine Zidane, mettant ainsi un terme à la carrière du joueur. La suite, on la connait. Complètement déboussolée, la France perdra le match à l’issue des tirs au but, 5/3.

Le contexte

Ce n’est pas le premier coup de boule de l’histoire du football, on a vu pire chez les virils. Mais ce 9 juillet 2006 n’est pas une date tout à fait comme les autres. De plus, l’issue du match est encore incertaine. Il n’y a à priori aucune raison de péter les plombs. Au contraire, c’est plutôt le moment de rester concentré. En fait, très vite, on se rend compte que le geste de Zidane comporte quelque chose à la fois d’exceptionnel et d’incompréhensible, qui dépasse largement le simple coup de tête d’un bélier exaspéré.

Pour commencer, on est en finale de la coupe du monde et toutes les télés forment une chaine d’union planétaire. En gros, ce n’est pas trop le jour de se bastonner dans la cour de récréation. Le geste est ensuite celui d’un footballeur devenu une icône (entre autres) de gentillesse. Mais le plus surprenant, c’est que cela arrive alors que Zidane joue ici l’ultime match de football de sa carrière. C’est un peu curieux de vouloir ainsi partir sur une fausse note. Une question complexe laboure alors les esprits : L’a-t-il voulu ?

Résonnance médiatique

Ce qui est bien réel, c’est que Zidane termine sa carrière avec 14 cartons rouges au compteur. Ce n’est pas rien, surtout pour un attaquant. Cela signifie qu’il s’est déjà plusieurs fois emballé sur un terrain. Donc un coup de boule de Zidane, en soi, n’est pas une chose extraordinaire, seulement un peu surprenante, vu le contexte.

L’incident prend une résonnance énorme dans le pays. Tout le monde y va de son analyse. Des personnalités du football disent pour la plupart comprendre le geste sans pour autant l’excuser. D’après le CSA, 61 % des personnes interrogées pardonnent ce geste.

Ce que tout le monde attend, c’est que Zinedine Zidane s’explique. Il n’a pas le choix. C’est publiquement, sur un plateau télé, que le footballeur va devoir prendre courageusement la parole pour justifier son acte, dont l’image auprès des enfants, dit-on, est tellement décevante. En réalité, ce sont plutôt les adultes qui sont en état de choc, pas les gosses.

Il est très beau à cet instant car on ne sait s’il est sincère ou s’il joue la comédie. Mais son regard profond est toujours aussi hypnotique. Il ne lui manque que l’auréole.

Zidane explique alors qu’il a entendu des mots très durs de la part de l’italien, plusieurs fois, sur sa mère et sur sa sœur, et qu’à un moment, il n’a plus supporté. Mais il tient à s’excuser auprès des millions d’enfants pour ce geste. Cependant, il ne regrette pas son geste. Car selon lui, le vrai coupable, c’est celui qui provoque, c’est Materazzi.

Omerta ?

La Fifa a délégué une enquête.  Après confrontation, les deux joueurs n’ont jamais réussi à fournir la même version. Du coup, nul ne connait le contenu exact de l’échange. Des spécialistes en communication labiale ont analysé la scène. Mais personne n’arrive à se mettre d’accord. Il y a plusieurs pistes en réalité.

L’Italien aurait pu insulter la mère et la sœur de Zidane, comme aussi bien traiter le footballeur de terroriste, ou tenir des propos racistes. Peut-être les trois à la fois, pourquoi pas.

Avec une certaine dose de cynisme, on pourrait dire que Zidane a marqué un but inattendu et génial, lui valant une expulsion. Il redescend sur terre, refusant son statut de dieu. Zidane décide de changer sa propre image le jour du dernier match de sa carrière. Instinct de survie ? Masochisme ? Peut-être les deux.

Les médias n’ont pas insisté. Les chaines ont vite cessé de diffuser cette scène. Sur ordre de qui ? « Cacher ce réel que je ne saurais voir ! » Les médias se sentent investis, croit-on, d’un devoir de décence. Inutile d’insister sur la sortie de route de Zinedine Zidane, il ne le mérite pas.

La leçon de foot

Zidane a quitté la légende pour entrer dans la dimension humaine. Il a cassé son plus beau jouet devant des millions de gens. A l’étude du match, on découvre que Zidane a déjà essayé de briser son destin, plus tôt dans le match.

Au moment où il s’avance pour tirer son pénalty, il effectue devant le gardien italien une figure de style que l’on réserve habituellement pour les parties entre copains, tellement c’est risqué, improbable, indécent. Mais en ce jour de finale de la coupe du monde, Zidane choisit ce qu’il y a de plus difficile techniquement.

Il prend un maximum de risque. Il ne tremble pas. Le geste est parfait. Le ballon s’élève au ralenti, retombe comme une cloche, puis glisse dans les filets devant des milliers de spectateurs ébahis.  

Pardonné

Scène de rhinocéros. On pourrait interpréter ce geste comme un désir inconscient de Zidane d’avouer le fiasco de la politique d’intégration. Il ne le pas dit avec des mots mais avec le front. Après tout, ce qui compte, c’est le message envoyé à Sarkozy qui a voulu karcheriser ses frères. On ne sait pas, on ne saura jamais. Tel un symbole, ce comportement interroge.

Zidane a dû en entendre d’autres sur le terrain. On a du mal à croire qu’il ait réagi à des insultes courantes. C’est comme si, brutalement, il s’était élancé pour se jeter dans le vide.

Le traitement médiatique de Zidane est encore une fois orchestré en sourdine. Autant Thierry Henry a été attaqué pour sa « main de dieu » en 2009 (qu’il va trainer comme un boulet), autant Zidane n’aura jamais à payer le prix de son moment de surchauffe. On raconte même que quelques semaines plus tard, Danone le fait entrer au conseil d’administration tandis qu’Adidas lui rallonge son contrat.

N’est-ce pas une belle fin de match ?

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions