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Coluche, le coeur des médias

Devenu une icône dont la seule évocation cristalise l'émotion collective, Coluche s'est dessiné une vie de libertés. L'enfant meurtri par les accidents s'ouvrira les portes improbables du succès, des médias et des controverses ; le phénomène brisera les codes pour mieux les dénoncer...

Coluche, le coeur des médias


Episode n°3 : Le trublion médiatique

Devenir Coluche

Il lui fallait un nom d’affiche, ce sera Coluche. C’est déguisé en SuperMario, version Magic Circus, que Michel va frapper son premier grand coup sur la scène du Gymnase. L’intéressé s’en expliquera : « J’ai pas vraiment appris de métier. Alors, à part gangster ou homme politique, des choses qui se font sans qualification, y’a quasiment qu’artiste. » 

Son premier sketch secoue joyeusement le cocotier des esprits giscardiens. Son personnage de beauf émouvant parle soudain à une France qui a envie de se marrer. Les bons mots de Coluche sont répétés dans les cours de récréation, au bistrot, à la maison, au boulot.

Il y a du Coluche dans chacun des français, pourrait-on dire. « C’est l’histoire d’un mec » nous donne à voir la partie un peu ridicule de notre nombril. Le truc dont on ne se vante pas. Coluche en fait son cheval de bataille. « Toujours grossier, jamais vulgaire », tel était le filon que le producteur Paul Lederman voulait exploiter.

Sa salopette OshKosh à rayures bleues, son tee-shirt jaune, son nez peint en rouge, rappellent la fantaisie nunuche du cirque populaire. Coluche est devenu un clown philosophe, haineux, beauf, distribuant les envolées racistes.

L’artiste avait compris qu’il lui serait utile de jouer sur l’ambiguïté et ainsi de provoquer le débat et surtout d’élargir son public. « Si j’ai pu me moquer des beaufs, des racistes, des cons, c’est aussi parce que je les aime bien, dira-t-il.

Parce que moi aussi, je suis ­un peu raciste, un peu con, un peu beauf sur les bords. »

La provoc

Cela plait beaucoup aux médias, aux radios, à la télévision, au public, bref, à presque tout le monde qui se veut un peu jeune dans sa tête. C’est fulgurant.

Coluche est invité dans les émissions de variétés, catégorie « fou du roi », et cette façon de faire croire qu’il dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas se révèle extrêmement efficace.

Coluche parvient à rassembler des publics épars, du vrai beauf ou faux beauf, rien que par la magie universelle de sa salopette américaine.

Tout passe par le verbe, généreusement fleuri, et en même temps, Coluche ressemble à un mime dont les gestes se seraient glissés dans les mots. Au-delà de son déguisement, sa silhouette s’imprime dans les oreilles du public. Il installe une poésie d’une profondeur dingue, protubérante comme un pif de poivrot.

Coluche sait utiliser son statut d’amuseur publique pour faire passer des messages ciblés sur les médias dont il pointe l’esprit de manipulation et le mensonge. Lors d’une émission télévisée, il fustige Le Figaro et l’Aurore pour leurs contenus identiques.

Cette prise de parole lui vaudra les foudres du propriétaire des deux journaux incriminés, Robert Hersant. Coluche se marre : Les journalistes ne croient pas les mensonges des hommes politiques, mais ils les répètent, c’est pire ! »  

Certains commencent à trouver qu’il va un peu loin dans sa défiance des médias. Mais la machine est lancée. Et elle n’est pas prête de s’arrêter.

En direct à la radio

Il fallait oser inviter l’iconoclaste Coluche pour animer une émission sur Europe 1. Il cassait les convenances et dopait l’audimat en malmenant l’appareil politique, les médias, les annonceurs, les âmes sensibles, les anciens combattants, les gens d’église...

Les giscardiens au pouvoir en prenaient pour leur grade. Une ancienne collaboratrice BCBG dira de lui : « Il était plus qu’un amuseur, il s’était donné un rôle social tout à fait inattendu dans ce métier. » 

Sur Europe 1, Coluche a été aussi ingérable qu’il pouvait l’être à l’école, lorsqu’il faisait tourner le prof en bourrique pour amuser la galerie. Les fausses notes fusent comme des pétard. Certains trouvent ça génial.

D’autres au contraire appellent la station pour se plaindre des écarts du trublion. L’émission s’appelle « On n’est pas là pour se faire engueuler », en hommage à la chanson de Vian.

La société giscardienne s’offusque. L’ère des radios libres n’est pas encore venue. Pour l’instant, les stations d’état sont soumises à une tutelle politique. L’occasion rêvée pour Coluche de mettre les pieds dans le plat. Il n’épargne personne parmi les puissants.

Il devient en quelque sorte le porte-parole d’une France braillarde et lucide, et surtout, d’une génération. La pire, celle qui ne respecte ni les convenances ni les codes. Celle qui se fout de tout.

Le fou du roi

Jubilation de la revanche, victoire d’un enfant de Montrouge sur les nantis des beaux quartiers. Coluche pousse chaque jour le bouchon un peu plus loin, cherchant les limites, comme s’il avait envie de se faire virer. Une vieille habitude.

Il est régulièrement rappelé à l’ordre, notamment lorsqu’il s’en prend à Borel, leader de la restauration autoroutière, avec cette fausse pub « Ce plat pourri qui est le mien » Le standard d’Europe 1 croule sous les appels indignés. Son patron, Etienne Mougeotte, giscardien émérite, regrette ce jour où il a eu l’idée de faire venir Coluche à l’antenne.

Et en même temps, de peur de s’attirer les foudres du public, le directeur d’Europe 1 n’ose pas encore le virer. Coluche a très bien compris ce processus hypocrite, et il jubile. "Je suis capable du meilleur et du pire. Mais, dans le pire, c'est moi le meilleur."

Deux mois plus tard, son ton provocateur lui sera fatal. Europe1 le met à la porte.

Ultime retour

Il reviendra sur Europe 1 10 ans plus tard, en 1985, à la demande de Philippe Gildas, directeur d'antenne, pour l’émission "Y'en aura pour tout le monde". Coluche est devenu un artiste respectable (traduction : qui sait se tenir), subtilement consensuel, ou seulement fatigué par les excès.

Mais son combat pour les gens d’en bas n’en est pas pour autant terminé : Un matin, en direct à l'antenne, il lance joyeusement l'idée des "restaurants du Cœur". Une impro généreuse, altruiste, dont les effets nous chavirent encore.

C’est la dernière ligne droite, dont l’explication est peut-être à trouver dans le passé…

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions