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Coluche, le coeur des médias

Devenu une icône dont la seule évocation cristalise l'émotion collective, Coluche s'est dessiné une vie de libertés. L'enfant meurtri par les accidents s'ouvrira les portes improbables du succès, des médias et des controverses ; le phénomène brisera les codes pour mieux les dénoncer...

Coluche, le coeur des médias


Episode n°2 : Le Temps du Café-théâtre

Le café de la gare

L’idée de Romain Bouteille, c’est de réunir les meilleurs cons de la rive gauche pour en faire une troupe de théâtre. Enjeu du match, déconner sur scène tout en bossant sérieusement dans les coulisses. Question ambiance, la température vire au copinage en concubinage. Les couples se font et se défont sans quitter la troupe.

Artistiquement, c’est jouable. La preuve, le public est au rendez-vous. L’équipe est composée de Romain Bouteille, Coluche, Patrick Dewaere, Miou-Miou, Sotha… Une écriture à plusieurs mains, des délires à plusieurs têtes, des impros surréalistes depuis lesquelles émergent des pièces.

Les spectacles ont lieu dans une salle en devenir qui se présente ainsi : « C'est moche, c'est sale, c'est dans le vent ». Nous sommes en 1969.

Une brochette de jeunes humoristes

Effectivement, c’est dans l’air du temps. Même que la salle moche et sale devient vite trop petite. Le Café de la gare doit émigrer dans un lieu plus grand, près de l’incroyable chantier du futur Centre Georges Pompidou. Si la troupe fait parler d’elle, elle ne nourrit pas son monde.

Mais le mécénat se met en place dans le métier, les collègues les soutiennent financièrement, dont, excusez du peu :  Moustaki, Raymond Devos, Jean Ferrat, Jacques Brel, Pierre Perret, Jean Yanne, Julien Clerc, Jean Rochefort…

Ces jeunes comédiens apportent du neuf, quelque chose qui n’a rien à voir avec le politique. Le cocktail est inédit même si un clin d’oeil à Pierre Dac n’est pas à exclure. Une acidité bienveillante, une poésie de traviole, et un regard neuf sur le monde, noir, burlesque, et populaire.

Les sorties de route de Michel

Le public est reçu comme chez lui, en tirant le prix de sa place à la loterie. Des boissons et des coussins sont servis par les comédiens eux-mêmes. C’est l’occasion déjà de balancer de bonnes vannes aux spectateurs. Coluche commence à camper un benêt un peu à l’ouest, caustique et mielleux. Il est moteur dans la bande.

Mais toujours écorché vif, il réagit au quart de tour pendant les répétitions. Il faut le cadrer dans l’esprit d’anarchie que défend la troupe. Tout le monde refuse la hiérarchie. Les médias ne sont jamais officiellement invités. Non au système. Mais l’anarchie n’empêche pas, au contraire, les fréquentes sorties de route de Michel, violentes et chauffées par l’alcool.

Une échauffourée éclate entre Romain Bouteille et Michel, lors d’une répétition de la pièce « Des boulons dans mon yaourt ». Patrick Dewaere tente de les séparer. Michel brandit un tesson de bouteille...

C’est un geste de trop pour la troupe qui lui demande de partir. Michel s’en va en claquant la porte.

Une errance constructive

Michel se retrouve seul, mais pas complètement. Il a avec lui sa propre confiance en son talent de personnage burlesque. Mais derrière le comédien lunaire se cache une personnalité toujours aussi insubordonnée. Ses essais à la télévision (ou à la radio plus tard) se soldent par des échecs, car Michel est jugé ingérable en plateau comme en studio. Tout part en vrille, très vite. La première chaine de l’ORTF préfère se passer de lui, histoire de convenances.

Michel enchaine les petits rôles dans des séries télévisées et au cinéma. On ne peut pas dire que cela l’enchante beaucoup mais ce tunnel fait partie des épreuves. On le voit dans des publicités pour la crème dessert Danino, l’huile de moteur Mobil, ou La Poste. Michel est en train de créer un spécimen décalé qui fait mouche. Avec du recul, on se rend compte que tout était déjà là, dans cette faculté d’imposer un personnage à la fois lunaire et caustique.

Evidemment, dans ces pubs, Michel manque totalement de place pour parfaire son image d’imbécile heureux. Mais la contrainte du genre lui permet au moins de développer un jeu concis.

Le Vrai Chic parisien

Michel aime les planches, davantage que les plateaux ou les studios. Sur scène, personne ne lui impose de limite. Petite revanche vis-à-vis du café de la gare, Michel créé son propre café-théâtre, encore avec Romain Bouteille, où jouent Roland Giraud, Claire Nadeau, Coline Serreau, et Véronique Kantor, qui deviendra sa future femme. La troupe commence par « Thérèse est triste », dont l’affiche du spectacle est réalisée par Reiser. Ironie du sort, la troupe du Vrai Chic Parisien s’installe dans les premiers locaux du Café de la Gare, au cœur de Montparnasse. 

D’autres pièces suivront, comme « Ginette Lacaze », ou « Introduction à l’esthétique fondamentale ». Mais Michel a de plus en plus de mal à supporter la vie de groupe, et vice versa. On le dit attachant mais insupportable, comme l’écolier qu’il était. Et encore une fois, il se fait virer de la troupe. On dirait presque qu’il le fait exprès.

C’est le moment de se retrouver face à lui-même, à nouveau, toujours dans une perspective d’évolution personnelle. Son charisme est énorme, son talent aussi. Il ne peut maintenant compter que sur lui-seul, dans l’espoir de parvenir à se supporter lui-même. C’est aussi l’heure d’un intense soulagement de se dire qu’il est enfin libre d’assumer seul la carrière burlesque d’un écorché vif. Il a encore cette image d’une enfance révoltée à Montrouge où personne ne le prenait vraiment au sérieux, sauf peut-être les flics, et encore…

Le sas de transformation

Il le pressent au plus profond de lui. Sa carapace se craquelle. Il est en train de devenir celui qu’il est déjà. Un artiste confronté à la profondeur de ses désirs. C’est un homme-orchestre à lui tout seul, c’est le moment de faire résonner les actes.

Son projet ne cesse de murir. Des heures de travail devant le miroir, le micro. L’angoisse joyeuse de savoir qu’il va désormais tout porter sur ses épaules. Devant un public auquel il se raccroche comme à une bouée.

Le rideau ne va pas tarder à se lever. Michel Colucci entre maintenant dans la lumière.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions