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Zidane se joue des médias

Zidane cultive le goût de la victoire comme aucun français avant lui. Il a mené son pays sur le toit du monde footbalistique, offrant à la France les plus grands trophées. Mais Zinedine, c'est aussi la France, les origines  algériennes et les tumultes d'une histoire complexe. Partons à la découverte des visages multiples de ce phénomène médiatique...

Zidane se joue des médias


Episode n°1 : Le héros reste discret

Naissance d’un mythe

Qui est Zinedine Zidane ? Il ne faut sans doute pas le prendre pour une icône ni pour un panneau publicitaire à trois neurones. Son déjà long chemin médiatique est une réussite du genre, car il est toujours très gentil avec les journalistes qui disent du bien de lui. On en a fait un symbole d’émigration réussie même si le footballeur ne s’est jamais exprimé sur le sujet. Toutefois, on l’a vu à maintes reprises être reçu en grandes pompes en Algérie.

On a même cru qu’il était en train de virer diplomate, mais c’était une intox, car en réalité, il est devenu entraineur. On s’est tranquillement rendu compte qu’il avait construit un monumental empire financier autour de lui et que s’il n’avait pas joué au football, il aurait certainement développé de grandes qualités de business man.

Au fil du temps, son crâne est devenu aussi lisse que son image. Il s’est toujours abstenu de prendre parti sur les questions de société, réussissant habilement à couper l’herbe sous le pied des médias. Mais il a vendu à outrance son image comme aucun autre sportif ne l’avait fait avant lui. Jusqu’à devenir intouchable, jusqu’à ne pas tolérer la moindre ligne écrite sur lui sans son aval.

Il a même intenté un procès à un humoriste qui avait tenté d’écorner sa représentation de gendre idéal. Certains ont avancé qu’une omerta régnait autour de son icône qui valait des milliards. Les journalistes ont progressivement cessé de fouiller la profondeur du personnage, c’était risqué. Un coup de boule est si vite arrivé.

Gazon enchanté

La réussite intégrale demande d’avoir rempli au préalable toutes les cases, comme pour un formulaire de la sécurité sociale. Cela commence par la reconnaissance de ses pairs dans le métier. De ce côté-là, le meneur de jeu fait carton plein. Les plus grands ont défilé sur le podium des louanges et cela a pris parfois l’allure d’un pèlerinage aussi spectaculaire qu’hagiographique.

Le roi Pelé himself en 2008 déclare que le dernier grand joueur était Zidane. Même son de flûte chez Beckenbaueur, Lippi, Keegan, Ancelotti, Ozil, Maradonna, Ibrahimvomic, Beckham, et même Michel Platini. La planète foot a trouvé son dieu, et elle vient des quartiers nord de Marseille.

Sur un plan politique et sociétal, le footballeur est devenu la personnalité préférée des français. Sans Zinedine, la France n'aurait jamais gagné la Coupe du Monde en 1998, l'Euro en 2000, ni même atteint la finale de Coupe du Monde en 2006. Ce qui aurait pu rester qu’un remarquable succès sportif a pris au moment de la coupe du monde au Stade de France, des proportions qui ont très probablement dépassé l’intéressé lui-même.

C’est l’époque du black/blanc/beur qui donne à espérer pour le pays une providentielle restructuration sociétale. Le Onze de France, Zidane et Thuram en tête, devient la concrétisation d’un véritable fantasme politique et générationnel. L’espace d’un court instant, la France considère d’un œil presque attendri le talent caché des jeunes de banlieues.

Mais Zidane n’a pas un mot pour ces mômes déshérités. Par pudeur probablement, il ne s’est lui-même jamais épanché sur la première partie de sa vie passée en cité. Le footballeur semble éviter les thèmes qui pourraient fâcher. C’est sa ligne de conduite.

L’impact 1998

Le pays n’aurait jamais pu imaginer meilleure pub pour décrire l’état de santé des communautés diverses enfin réconciliées sur le sol national. L’affaire est en fait difficilement mesurable, mais beaucoup ont avancé que la joie procurée par la victoire d’une équipe construite à partir d’éléments de la diversité culturelle et cultuelle aurait pu avoir une influence positive pour lutter contre le racisme et la discrimination. Nul ne sait au fond si cette cohésion sociale sur le terrain eut vraiment ensuite des échos durables dans le civil, si n’est celui d’un souvenir exalté. Bienvenue dans la patrie du cynisme.

Dans les hautes sphères, beaucoup méprisent plus ou moins le foot, de peur de s’avilir, mais soudain, quand une équipe gagne la coupe du monde, le président de la république se fend d’un salut militaire, car Sa victoire est une représentation de Sa puissance sur les autres nations. Ces moutons supporters qui s’empiffrent de pizzas en hululant dans les tribunes n’est pas à proprement parler un évènement sportif, mais cela fait des vacances à tout le monde. Le réveil sera brutal, mais personne ne le sait encore.

En 1998, le meneur de jeu, footballeur exceptionnel, buteur arrachant la victoire, s’appelle Zinedine Zidane, et il est d’origine algérienne. Ici, chez les gaulois, ce n’est pas une nationalité parmi tant d’autres. La France n’a toujours pas réglé son passé colonial avec l’Algérie, le tabou persiste depuis plus de cinquante ans. Zinédine va alors représenter dans l’imaginaire des gens, de droite comme de gauche, placés devant le fait accompli, une sorte d’épilogue providentiel.

L’histoire de la vie du footballeur s’inscrit dans le cliché du pauvre fils d’ouvrier émigré qui, à force de travail et de respect pour le drapeau français, devient millionnaire. C’est touchant et romanesque.

Ce héros national, digne successeur des footballeurs de rues, a appris à dompter le ballon sur le macadam d’une cité déshéritée jusque-là considérée comme un coupe-gorge pour ne pas dire une zone de non-droit. N’est-ce pas enfin un exemple d’intégration réussie exhibé aux yeux du monde et à l’Algérie en particulier ? Tout se mélange. Le foot n’est plus qu’un lointain spectacle, quasi anecdotique. 

Les médias resteront toujours extrêmement discrets sur le sujet « hors foot » de Zidane. Avec ce footballeur intouchable, les journalistes ont appris l’art de ne rien amplifier et même d’étouffer les échos indésirables, nous y reviendrons.

Quoiqu’il soit, à partir de 1998, tout le monde guette des paroles conciliatrices du dieu Zidane. Mais le footballeur, peut-être pas très à l’aise avec la sémantique ou la langue de bois, préfère en dire le moins possible, sauf quand c’est pour remercier ses sponsors. Ça ne mange pas de pain. Le silence est désormais préférable à toute déclaration pouvant être interprétée ou récupérée.

La rétention de paroles de stars devient un sport très en vogue. Tout semble verrouillé. Zidane se déplace rarement seul et accomplit ses apparitions publiques accompagné de l’agent, des attachés de presse, des sponsors, des équipementiers...

La parole ne circule plus. Le joueur ne peut plus rien dire. Les journalistes non plus. Heureusement, il reste les voix cassées des supporteurs…

Il aura suffi d’une compétition pour que la force du sport reprenne ses droits sur la nature politique pour en devenir sa représentation positive. Six mois plus tôt, personne n’aurait misé un kopeck sur Zinedine Zidane, encore moins sur le Onze de France. L’histoire s’est écrite sur une pelouse synthétique, à coups de crampons.

La poésie du ballon a sorti Zidane de l’anonymat. A présent, le footballeur doit écrire son destin, comme un prophète.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions