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Nathalie Lenoir

Nathalie Lenoir

Auteure scénariste

Je suis convaincue que pour faire évoluer nos conditions de travail, il faut que les scénaristes sortent de l’ombre

Interview du 04/01/2017


Nathalie Lenoir est auteure scénariste depuis bientôt quinze ans.  Autodidacte, elle s’est formée grâce à des cours en ligne durant trois ans et à la lecture assidue de nombreux ouvrages traitant des techniques dramaturgiques. Depuis sept ans, elle prodigue des conseils aux jeunes aspirants scénaristes et raconte les coulisses de la profession au travers de son blog Scenario Buzz. Nous l’avons rencontrée…

Comment est née l’idée de votre blog Scénario Buzz ?

Il est né un peu par hasard, en même temps que ma carrière d’auteur. Au départ j’écrivais pour la presse papier, puis pour des webzines spécialisés. J’ai écris notamment pour un portail qui s’appelait « nidinfo » qui au fil du temps s’est splitté en plusieurs blogs. Le mien était  axé sur le scénario. Alors quand le site est mort de sa belle mort j’ai décidé de reprendre le concept. J’ai donc créé Scénario Buzz pour continuer à parler de ce métier qui était encore mal connu à l’époque.

J’avais aussi envie de plus d’indépendance, de créer mon espace, mon chez moi et valoriser le côté « blog » en incarnant vraiment mes témoignages, en me détachant de cette image un peu froide et technique que peut avoir le métier de scénariste. Rapidement je me suis rendue compte que cela faisait grimper les audiences car cela crée plus de proximité avec les lecteurs. Le succès a été rapide et cela m’a encouragée à continuer cette aventure.

Scénario buzz propose donc des conseils aux jeunes auteurs mais offre également un regard sur la profession de scénariste : comment la ligne éditoriale s’est elle imposée ?

Quand j’ai débuté la rédaction de ce blog, je me suis dit qu’il fallait que je propose des contenus que j’aurais aimé trouver quand j’ai commencé mon métier de scénariste. J’ai la chance d’être bilingue et d’avoir pu me former grâce à de nombreuses ressources anglophones. Il y a beaucoup de cours en ligne mais également des blogs comme celui de John August par exemple qui est particulièrement généreux et convivial.

Au départ je me suis donc concentrée sur les aspects un peu techniques en proposant une sorte de kit de base pour jeunes auteurs. J’ai donc regroupé toutes les informations pratiques sur les agents, sur la protection des œuvres, le dépôt légal et en prodiguant quelques conseils de rédaction. Dans un deuxième temps j’ai essayé de témoigner de ce que pouvait être le métier de scénariste avec toutes les difficultés inhérentes à la profession, ses spécialités franco françaises peu réjouissantes et des conditions de travail qui se sont vraiment dégradées avec le temps.

Il existe beaucoup de contenus en anglais, qu’est ce qui explique que nous ne pouvons pas trouver le même genre d’informations en français ?

Les anglo-saxons ont une autre approche du métier, ils valorisent beaucoup plus l’individualité, le parcours et de ce fait il y a beaucoup d’autodidactes. Ils mettent en avant l’échange et sont dans cette démarche de l’assistant au vrai sens du terme. L’assistant n’est pas un larbin mais une personne qui est là pour apprendre et à qui on ouvre des portes au fil de l’expérience. En France, nous sommes beaucoup plus dans la rétention d’informations, c’est sans doute pour cela que ce type de contenus n’existe pas chez nous. 

Selon vous pourquoi sommes nous dans cette rétention d’informations ?

En France, tout est cloisonné, nous ne sommes pas dans ce partage de savoir. Je pense que c’est une question de culture. Quand j’analyse à mon échelle je vois bien qu’il y a une certaine frilosité chez quelqu’uns de mes confrères qui ne voient pas ma démarche d’un très bon œil. Je me suis déjà entendue dire «  on va pas aider des petits jeunes à venir nous piquer notre métier ».

Crédit Katia Maeder

Comment choisissez vous vos sujets ?

C’est assez aléatoire, j’ai un très bon lecteur de flux RSS, je suis abonnée à environ un millier de flux donc tous les jours je fais ma revue de presse pour tâter le terrain. J’ai aussi ma petite liste d’idées pour le jour où je n’en ai pas. Mais c’est aussi dicté par mon humeur et les aléas de ma propre carrière.

Il y a des choses qu’on ne peut pas forcément raconter, mais j’en raconte quand même pas mal car c’est mon parti pris. Le blog ne génère pas d’argent, les contenus ne sont pas monétisés ce qui me permet de conserver une totale indépendance.

Vous vous mettez en scène pour parler des conditions des auteurs en France : peut on dire que votre blog est militant ?

C’est un blog profondément militant. Il l’a d’ailleurs été tout de suite. Toutes les expériences que j’avais eues avant dans la presse ou le blogging m’ont préparée à ça. Quand j’ai crée Scénario Buzz je savais précisément ce que je voulais faire. Je suis fermement convaincue que pour faire évoluer nos conditions de travail de manière collective il faut que les scénaristes sortent de l’ombre, d’où l’idée de l’incarner, de personnifier ce métier dans mon blog.

Comme rien n’est statufié de manière précise c’est l’usage qui fait loi et l’on se retrouve parfois dans des situations aberrantes que nous sommes obligés d’accepter. Mais je pense que nous sommes tous coresponsables : l’auteur doit réussir à prendre sa place. En France le scénariste n’a pas osé revendiquer la position qui est la sienne. Mais plutôt que de pleurer sur ce qui n’est pas faisable il faut trouver d’autres alternatives, de nouvelles solutions. J’ai choisi de ne pas taire certaines choses en gardant en tête que le but n’est pas d’incriminer mais d’initier la prise de parole et tant pis si ça passe mal.

D’ailleurs comment votre démarche est elle perçue dans la profession ? 

Il y a deux types de réactions : beaucoup d’auteurs m’ont soutenue avec une grande générosité. Ils m’ont accordé des interviews, m’ont livré des témoignages et même suggéré des idées d’articles. Puis il y a l’attitude inverse de la part de certains qui prennent cela de très haut avec beaucoup de méfiance.

C’est un ressenti car personne n’est venu me le reprocher directement. Je ne vous cache pas que du côté des diffuseurs c’est plus compliqué. En théorie ils soutiennent les auteurs mais dans la pratique ils ne souhaitent pas vraiment que les choses changent. Les producteurs c’est différent, ils sont beaucoup plus désireux de faire avancer les choses et d’ailleurs ceux qui connaissent mon blog soutiennent ma démarche.

Mais ils sont dans une situation compliquée, ils font le tampon entre les auteurs et les chaînes et n’ont pas vraiment la possibilité de se soulever directement contre ceux qui signent leurs chèques (les diffuseurs ndlr). Beaucoup restent cependant très engagés et audacieux. Donc de manière générale c’est assez mitigé mais j’ai l’impression que les réactions négatives sont minoritaires.

Crédit Katia Maeder

Comment réussissez vous à parler de ces sujets qui fâchent sans tomber dans la revendication systématique ?

L’ingrédient miracle c’est l’humour. De base pour survivre dans ce métier il faut avoir beaucoup de recul et d’autodérision. Ça va faire 15 ans que je fais ce métier et je ne peux que constater que les conditions de travail se sont vraiment dégradées alors il faut ranimer la flamme.

Mon but ce n’est pas d’être candide mais ce n’est pas non plus de casser les rêves des jeunes auteurs, car ça reste un métier magnifique. Ce qui est moins magnifique ce sont les conditions dans lesquelles on l’exerce en France. L’humour permet de dédramatiser. Je suis sincère et légère dans ce que je fais même s’il m’arrive de pousser des bons coups de gueule.

L’idée est de pouvoir créer du lien entre les différents acteurs du métier plutôt que de cracher dans la soupe et d’accuser à tout va les diffuseurs et les producteurs. Il faut se dire «  Comment on pourrait œuvrer ensemble pour que cela évolue ? »

Même si c’est moi qui incarne ce blog ce n’est pas un blog sur moi, je pense donc toujours au collectif, au métier dans son ensemble et pas à mes petits intérêts. L’humour permet de faire passer le message car ce n’est pas une guerre. Si on est simplement dans la revendication un peu aigre c’est la meilleure manière de se tirer une balle dans le pied. C’est contre productif.

Pourquoi il n’y en a pas plus de blogs comme le vôtre ?

Quand j’ai commencé Scenario Buzz, j’avais cette idée un peu naïve que ça allait entraîner mes confrères à parler, que les langues allaient se délier. Mais il faut déjà prendre en compte que c’est très chronophage, j’y consacre tous mes dimanches et environ 2 à 3 heures par jour.

Ça implique aussi de prendre des risques car même si ça m’a donné un certain « pouvoir » ça m’a aussi crée des inimités. J’ai souvent entendu de la part de mes collègues scénaristes « c’est bien ce que tu fais, on aimerait faire pareil mais on ne peut pas, on n’ose pas ». Mais après c’est toujours pareil : lorsque l’on veut faire quelque chose mais que l’on a peur de froisser, de vexer, on s’autocensure et on ne fait rien. Pour moi cet espace d’expression est absolument nécessaire. 

Ça m’apporte beaucoup, ça crée un équilibre. C’est mon chez moi et ça me permet d’éviter de tomber dans l’aigreur ou de me décourager. J’encourage vivement les scénaristes et auteurs à écrire sur d’autres supports car c’est très sain de pouvoir se consacrer à des choses personnelles.

Vous faîtes partie du collectif Women in Film France, pouvez vous nous parler de votre action au sein de cette association ?

Le collectif Women in France se bat pour la représentativité des femmes dans le milieu du cinéma, de l’audiovisuel et des nouveaux médias. Le comité est venu me chercher pour marrainer leur concours d’écriture C’est un deuxième combat qui s’est greffé au premier car si les conditions de travail sont compliquées pour les scénaristes, elles le sont encore plus pour les femmes.

Dans l’esprit du public le scénariste est un homme, plutôt vieux, plutôt bedonnant, plutôt aigri. Je veux montrer qu’une diversité existe. Il est facile d’argumenter en prenant en exemple les quelques femmes qui réussissent. On loue leur parcours pour dire qu’il n’y a pas de problème de représentation en France mais ça reste des épiphénomènes. Il y a 15% de femmes en activité alors qu’il y a 50% de femmes dans les écoles de cinéma. C’est là que le bât blesse.

Avez vous déjà pensé à écrire sur d’autres supports ?

J’y ai pensé  bien sur, sous forme de livre. Mais le problème c’est que le ebook se vend très mal  en France. Je pense aussi que l’intérêt de ce blog réside dans son interactivité, son caractère encyclopédique car il renvoie toujours à des liens vers des articles plus anciens.

Si je devais entamer cette démarche, je reprendrais surtout l’aspect témoignage et chronique car je me suis rendue compte, grâce aux audiences du blog, que c’était surtout ce qui intéressait les gens. D’ailleurs j’ai pu constater que ces contenus n’intéressaient pas uniquement les scénaristes mais aussi les cinéphiles qui ont envie de connaître l’envers du décor.  Pour l’instant j’ai des projets plus urgents à mettre en place mais cette idée reste dans un coin de ma tête.

Recueilli par Chloé Pangrazzi
Culture, images et nouveaux médias