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Alexis Delcambre

Alexis Delcambre

Journaliste médias

Un grand nombre de  sujets peuvent justifier un regard critique et sont des points de questionnement pour la profession

Interview du 07/02/2017


Alexis Delcambre est un témoin privilégié de l'univers médiatique. Il relaie, interviewe et analyse les acteurs majeurs de la télévision, de la radio, de la presse écrite et du web. Entretien sur les difficultés et opportunités de la profession dans une période de fortes mutations...

Pouvez-vous nous décrire votre parcours au sein du groupe Le Monde ?

Je couvre le secteur des médias pour Le Monde depuis quatre ans ; je travaille pour le groupe Le Monde depuis 2002. Je suis passé par le service Economie puis au Web, notamment comme co-rédacteur en chef du Monde.fr de 2006 à 2013.


Qu’en est-il du travail des deux rédactions (journal et web), sont-elles mélangées ?

Les deux rédactions print (journal) et web n’en forment plus qu’une, au terme d’un processus initié en 2009, date du déménagement des équipes numériques au siège du journal. Il y a toujours une équipe en charge du site et des applications, mais la production de contenus peut aussi émaner des différents services pour ensuite être dirigée vers les supports numériques.

Que pensez-vous de la position de journaliste aujourd’hui en France ?

C’est une position qui n’est pas facile ; le métier de journaliste fait partie des métiers qui sont peu appréciés par les Français, au gré des enquêtes. Tout récemment, le baromètre annuel du journal La Croix – sur la confiance des Français à l’endroit de leurs médias - a confirmé ce constat avec les 2/3 des Français qui pensent que les médias ne sont pas totalement indépendants des pouvoirs politiques et/ou économiques. Donc c’est un état de fait préoccupant.

Avez-vous une idée des raisons qui expliquent ce désamour entre les citoyens et leurs médias ?

Je vois deux raisons majeures.

Tout d’abord, des raisons générales qui sont connues et s’inscrivent dans le divorce entre les élites ou les intermédiaires et les citoyens. On retrouve ce phénomène dans de nombreux autres domaines : la politique, l’éducation, la médecine. Dans tous ces univers, des légitimités naguère bien établies sont contestées.

Et puis il y a des causes spécifiques aux médias sur lesquelles ce serait une erreur de ne pas s’interroger. Est-ce que l’information qui est produite restitue suffisamment le point de vue des citoyens ? Les choix éditoriaux sont-ils suffisamment justifiés ? Au nom de quoi certains éditorialistes donnent-ils l’impression de restituer une opinion personnelle ? L’accélération du rythme de l’information n’entraîne-t-elle pas une usure générale ? Un grand nombre de ces sujets peuvent justifier un regard critique et sont  des points de questionnement pour la profession.

Est-ce le début d’une prise de conscience de la part des médias ?

Ces sujets ne sont pas nouveaux, mais nous vivons un moment où des réflexions traversent les rédactions. Les médias américains ont mené une démarche d’introspection pour savoir si ils traitaient correctement la politique, si ils ne donnaient pas trop de place aux sondages, si ils allaient suffisamment sur le terrain...

Et ils se demandent aujourd’hui comment couvrir un président tel que Donald Trump. Ces questions existent, mais la réflexion cohabite avec l’action, car les médias se doivent d’avancer au quotidien, de produire et délivrer l’information : ils peuvent donc tout à la fois chercher à modifier leurs comportements et les répéter.  

Pourquoi ne pas envisager un comité de réflexion, d’analyse et de recul au sein des médias ?

Il existe des sociétés de journalistes qui peuvent discuter entre elles, des assises du journalisme, de l’information… Il n’y a néanmoins pas de démarche plus large et unifiée que cela ; ce serait peut-être utopique ? Le journalisme est aussi un artisanat.

Quelles passerelles pourraient s’envisager pour permettre un rapprochement des médias et les citoyens ?

Je vois deux choses qui peuvent contribuer à ramener de la confiance. La première, évidente, c’est que les médias fassent correctement leur travail, délivrent une information fiable et indépendante, résistent aux facilités. C’est un préalable, mais cela ne suffit pas.

La seconde, c’est qu’ils repensent largement leur relation avec le public, comme cela se fait dans de nombreux autres domaines, éducatifs, économiques, artistiques… Les médias doivent refaire la démonstration de leur utilité sociale, convaincre qu’ils servent le bien commun, s’appuyer sur ce que leurs utilisateurs leur demandent. Cela commence par davantage d’échange et de dialogue, le simple fait de répondre aux questions via les réseaux sociaux ou dans les lives.

Cela suppose également de dire qui ont est, comment on travaille et comment chaque rédaction, quelle que soit sa situation capitalistique, aborde la question de l’indépendance et garantit – ou non – celle de son travail. Mettre cela noir sur blanc, comme nous l’avons fait récemment au Monde, peut aider à combattre le soupçon un peu général qui s’est installé, même si celui-ci est profond.

On pourrait aussi imaginer des rencontres entre les journalistes et les lecteurs / citoyens ?

Oui, rien ne remplace les échanges « dans la vraie vie ». Les médias ont plutôt tendance actuellement à développer ce type de rencontres et d’événements. Au Monde, il existe désormais un rendez-vous réservé aux abonnés, intitulé « Dialogue avec la rédaction », dans l’auditorium du Monde, qui est un temps d’échange avec nos lecteurs.

Cette expérience prolonge celle du « Festival du Monde » qui a lieu depuis trois ans (NDLR : à l’opéra Bastille et Garnier, entre autre) où des intervenants du Monde et des invités d’univers variés rencontrent les lecteurs. Ce sont des moments utiles et souvent agréables. Et puis, quand on est en reportage, on a aussi l’occasion d’échanger.

Et du côté des nouvelles générations ?

C’est un enjeu majeur pour les médias, qui ne doivent pas se retrouver à parler une espèce de langue morte pour les générations nouvelles. France Inter mène depuis deux ans une opération dans des collèges. Au plan gouvernemental, le Clemi y travaille. Le Monde vient de lancer lui aussi une opération où des journalistes vont aller à la rencontre de collégiens de manière régulière. Cela doit permettre une meilleure compréhension mutuelle et participer à une pédagogie des médias, nécessaire dès le plus jeune âge.

Dans votre qualité de témoin de la vie médiatique, quelles sont les phénomènes qui vous marquent le plus depuis quelques années ?

Tout d’abord, ce besoin d’un renouveau de la relation entre les médias et leur public, qui est à mes yeux la crise principale que vivent les médias.

Deuxième tendance de fond, la transformation des usages. Les habitudes des utilisateurs se transforment rapidement et les médias tentent de suivre. C’est ainsi que beaucoup travaillent aujourd’hui au développement de leur production vidéo et de leur présence sur mobile, quel que soit leur support d’origine.

Troisième changement, celui des modèles économiques qui sont mouvants et dont je ne suis pas certain qu’ils se stabilisent. On le voit actuellement avec le modèle publicitaire du Web, qui semblait solide et qui est en train de décliner au bénéfice des modèles payants d’accès à l’information.

Pris dans ces évolutions, les médias subissent des changements très rapides et très importants, avec l’impression, pour une partie, de jouer leur survie.  

Pensez-vous que ces angoisses d’une partie des médias influent sur la radicalité de certaines lignes éditoriales ?

Je ne pense pas qu’on puisse établir de corrélation stricte entre les deux phénomènes, mais on peut se poser la question. De fait, les médias aujourd’hui vivent sous la pression accrue de leur audience, car le numérique est un univers de métriques, de data, où tout se mesure.

Avec en même temps, une vitalité dans la création de nouveaux médias…

Il n’a jamais été aussi facile de lancer un média, il y a énormément de pure players (NDLR : uniquement présents sur le web) dont beaucoup marchent bien.

De nouveaux supports répondent aux attentes nouvelles : XXI prend le recul réclamé par une partie des citoyens, Brief.me propose des résumés d’information, d’autres comme Les Jours proposent des contenus thématiques… Ces nouveaux médias structurent autour d’eux des communautés. Affirmer un positionnement éditorial, proposer une singularité est essentiel dans leur stratégie.

Comment imaginez-vous les médias dans dix ans ?  

Impossible de répondre à cette question. Il y a dix ans, en 2007, il n’y avait pas de smartphone, quasiment pas d’offre de contenus sur les téléphones, pas de Twitter, pas de Snapchat. Ni Apple, ni Google ni Facebook, alors balbutiant, n’avait conquis les positions qui sont les leurs aujourd’hui. Les acteurs des médias doivent se tenir prêts pour différents scénarios.  

Qu’aimez-vous lire en termes de presse / web ; écouter à la radio ; regarder à la télévision ?

Etant en charge des médias, je mets un point d’honneur à passer d’un support à l’autre ; j’écoute, je regarde et je lis beaucoup de choses, mais je garde pour moi mes préférences.

Recueilli par Denis Morineau
Médias et numérique