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Coluche, le coeur des médias

Devenu une icône dont la seule évocation cristalise l'émotion collective, Coluche s'est dessiné une vie de libertés. L'enfant meurtri par les accidents s'ouvrira les portes improbables du succès, des médias et des controverses ; le phénomène brisera les codes pour mieux les dénoncer...

Coluche, le coeur des médias


Episode n°5 : Dépression césarisée

Bientôt le placard

Il aurait pu devenir un grand acteur et il l’a prouvé à quelques reprises. Il s’est essayé aussi à la réalisation avec en 1977 une parodie médiévale, Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, qui sera un bide total. Coluche aura du mal à accepter cet échec cuisant derrière la caméra.  Il reviendra comme acteur grâce à Claude Zidi qui lui offre un rôle important dans l’Inspecteur la Bavure, ou l’Aile ou la cuisse, avec Louis de Funès. Plus de 3,5 millions de spectateurs.

Il enchainera les succès relatifs à travers une série de navets. Son producteur Paul Lederman a sans doute manqué de vigilance en faisant tourner Coluche dans autant de films sans envergure : Le bon Roi Dagobert, La Vengeance du Serpent à plumes, Banzaï… Du nanar, de la truculence, du délire à la Monty Python, mais rien qui touche véritablement le public.

Curieusement, le cinéma a tendance à édulcorer la personnalité de Coluche enfermée dans un rôle. L’acteur ne parvient pas à trouver cette originalité subversive qui lui colle à la peau. L’alchimie ne fonctionne plus, en tous cas, pas au niveau de sa carrière d’humoriste sur scène. Mais Coluche a besoin d’argent.

Il enchaîne les tournages sans lire les scénarios. A vrai dire, il est grillé dans le métier. Ce sont les années noires, le temps des regrets et de l’aigreur. Le temps de la pure défonce aussi. Car Coluche est excessif en tout.

Le film de sa vie

Dans l’ombre, quelques personnes croient encore en son talent. Claude Berri pense à lui pour un rôle dans Tchao Pantin. Coluche vient d'achever La femme de mon pote, où son personnage de comique a déjà rendu l’âme. On découvre peu à peu toute la noirceur cachée du clown, qui le dévoile comme un pur diamant.

Coluche a d’abord refusé ce projet racontant l’histoire d’un ancien flic devenu pompiste alcoolo. Les ténèbres du rôle lui font peur. L’humoriste traverse des moments difficiles dans sa vie privée. Sa femme l'a plaqué, emmenant leurs deux enfants. Son pote Patrick Dewaere vient de se suicider avec la carabine qu'il lui a offerte.

Tchao Pantin sera tourné de nuit dans une ambiance cafardeuse qui ne va pas lui remonter le moral. Mais Coluche finit par accepter le rôle en pensant au gros chèque qui l’attend. Pendant le tournage, son visage ravagé raconte autant le personnage du film que celui d’un acteur cherchant la survie dans l’addiction. C’est magistralement tragique.

Les médias cherchent en vain le trublion infréquentable. Ils ont devant eux un homme au bout du rouleau donnant une leçon de cinéma aux plus endurcis. On a l’impression d’un mort-vivant revenant hanter le chemin de son passé. Le respect s’impose aussitôt. Le film suinte d’une humanité bouleversante, poésie du caniveau et cicatrices d’une société décapitée. Avec au centre du chaos, Coluche, donnant à voir l’expression de sa peur primordiale.

C’est un grand choc émotionnel pour la presse qui encense le long-métrage. A travers ce film, Coluche nous rappelle que l’homme n’est pas constitué d’une seule face unique, et que les blessures font parfois plus de bruit que les sketches à se tordre de rire. Il joue sa vie, comme il l’a toujours fait. Ici, son cœur tuméfié prend toute la place sur l’écran.

La renaissance

Ironie du sort, c’est à sa dépression et à un film d’une noirceur confondante que Coluche doit sa renaissance et la reconnaissance. Quatre millions de spectateurs se déplacent dans les salles obscures. Il y a à nouveau autour de Coluche un gigantesque plébiscite que relaie cette fois sans censure la presse nationale.

Le comédien obtient le César du meilleur acteur en 1984 (le film sera primé cinq fois). Coluche dira qu’on n’a fait que le filmer en pleine déprime. Sa grande gueule revient. Sa nouvelle notoriété a aboli la censure. Il est revenu par le droit chemin, cesarisé, portant sur son dos la croix de ses erreurs passées.

Coluche se sent un peu extérieur à tout ça, paradoxalement. Alors qu’il a atteint une consécration officielle dans le 7ème art, il a tendance à rejeter ce succès, comme s’il ne le méritait pas. D’ailleurs, sa carrière cinématographique s’arrêtera là, dans le halo glauque des embrouilles de dealer. Les projets intéressants ne verront jamais le jour, sans doute parce que Coluche ne croit pas vraiment à son avenir dans le cinéma.

Il veut revenir à la radio, à la scène. Il ressent le besoin de tout contrôler à nouveau, de s’exprimer par sa seule voix. Il revient sur les ondes et parviendra à construire en direct ce qui deviendra les Restos du cœur, sorte d’immense œuvre participative pour palier à l’incompétence d’un pays fabriquant des gens qui crèvent de faim. Personne ne peut l’attaquer sur le sujet et aucun politique ne se risque à commenter le projet qui, comme toujours avec Coluche, prend une allure de crémaillère populaire.

Parallèlement, Coluche pense à un nouveau spectacle, de nouveaux sketches, de nouveaux délires. Toujours accroc aux canulars, il organise son mariage en grande pompes dans les rues de Paris avec le célèbre humoriste imitateur, Thierry Le Luron. Ce dernier porte le frac et le haut-de-forme, tandis que Coluche sera déguisée en blonde platine décadente. Bien relayé par les médias, l’évènement fait marrer la France, dans la grande tradition des blagues Hénaurmes qui dissimulent la subversion.

L’espoir

Coluche s’installe à Opio, dans le sud de la France, pour préparer son prochain spectacle au zénith. Tout semble redevenu comme avant : la création, les fêtes, les potes, et bientôt la chaleur incandescente du public à la rentrée.

Coluche est à nouveau porté par ses projets, des Restos du cœur à la tournée que Lederman lui organise, tout est là pour convoquer une nouvelle alchimie.
Mais nul ne connait jamais les courbes d’un chemin encore invisible. Coluche pas plus qu’un autre.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions