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Coluche, le coeur des médias

Devenu une icône dont la seule évocation cristalise l'émotion collective, Coluche s'est dessiné une vie de libertés. L'enfant meurtri par les accidents s'ouvrira les portes improbables du succès, des médias et des controverses ; le phénomène brisera les codes pour mieux les dénoncer...

Coluche, le coeur des médias


Episode n°4 : Bleu blanc merde

La grosse blague

Coluche est abonné aux motions de censures à la radio. Il épingle régulièrement Valéry Giscard d’Estaing et les autres, sans distinction, avec une préférence pour les dinosaures de l’assemblée nationale. C’est le bras de fer.

Mais bientôt, Coluche se laisse séduire par une idée de son assistant Romain Goupil. Une idée folle, une blague, un canular, que l’humoriste va, contre toute attente, prendre au pied de la lettre. C’est décidé, il va se présenter à la présidence de la République.

Les éclats de rire fusent, c’est l’hilarité orchestrale, dans une France qui a besoin de changer de musique pour relancer la danse. « C’était une énorme farce de soixante-huitard, expliquera Goupil, une irrévérence envers des politiques installés depuis trente ans ».

Le 30 octobre 1980, au théâtre du Gymnase, ce dernier convoquera la presse pour annoncer officiellement la candidature de l’artiste. Pour l’occasion, Coluche s’est fait beau : Frac de concert sur sa salopette et écharpe tricolore : Bleu-blanc-merde.

Profession de foi

Sa candidature est soutenue par un slogan qui ne fait pas dans la langue de bois : « Jusqu’à présent la France était coupée en deux, avec moi, elle sera pliée en quatre ! » Coluche n’a pas fait l’ENA, mais l’école de la scène lui a appris à capter un public et trouver les formules qui caressent l’optimisme.

Avec la complicité de l’équipe d’Hara-Kiri et de Paul Lederman son producteur, toujours là lorsqu’il s’agit de ne pas rater un gros coup, Coluche occupera la Une sous le label : « candidat nul, juste bon à emmerder la droite jusqu’à la gauche ».

C’est vrai, l’humoriste n’a aucune raison de mentir. Jamais un programme n’a semblé si clair, si dénué de la moindre rhétorique hypocrite.

« J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s'inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle ».

Ça mord à l’hameçon

Il faut croire qu’un canular qui s’installe passe de moins en moins pour un canular. Le 14 décembre 1980, le JDD tire la sonnette d’alarme en publiant un sondage créditant l’humoriste de 16% des intentions de vote. Grosse panique dans les esprits sérieux. Les candidats à la présidentielle ont le sourire qui grince, qui se fige, qui se décompose. L’indignation est à son comble. La plaisanterie est allée trop loin.

Les médias colportent la nouvelle comme s’ils annonçaient une invasion de martiens. La France est aux mains des clowns. C’est tragiquement drôle, improbable, vertigineux. La plaisanterie a touché le bout et, pourrait-on dire, jusqu’à un point de non-retour. Car Coluche se pique au jeu, sérieusement, à la grande stupéfaction de ses proches.

Il choisit de s’investir encore plus dans sa candidature. Il croit à sa mission de ne pas faire marche arrière et d’avancer, porté par un nombre croissant de sympathisants. Des sondages lui attribue une place sur le podium des ténors, aux côtés de VGE, Mitterand et Chirac.

Coluche ridiculise la classe politique. Et dans cette hystérie médiatique, cette indignation généralisée dans les hautes sphères de l’état, le gosse de Montrouge, ébloui par tant de paillettes, se met chaque jour à y croire un peu plus.

La plaisanterie a assez duré

Le chemin de Coluche dans la course à l’investiture devient une authentique contestation au système établi, et sa logique de l’absurde semble tout droit sortie d’une piste de cirque : « Un pour tous, tous pourris ! » Pendant ce temps, ses nouveaux adversaires se réunissent en cellule de crise.

Mitterand, candidat socialiste, commence à craindre sérieusement pour son second tour aux présidentielles. Coluche est prié d’abandonner sa marche vers le podium et de rejoindre l’appareil du Parti. Comme on le sait, Coluche a toujours été très obéissant. Dans le même élan, il refuse de traiter avec Jean-Pierre Soisson, alors chien de garde de VGE.

Coluche est à présent bel et bien interdit de séjour sur les trois chaînes de télévision française et sur Radio-France. Malgré ces méthodes douteuses, l’humoriste résiste. Son aura s’en trouve grandie et sa popularité ne cesse de s’amplifier.

Les boules puantes

Retour dans la cour de récréation où les peaux de bananes fleurissent sur le macadam. Les Renseignements Généraux mettent la main à la pâte. On apprend alors que Coluche aurait été condamné à 3000 francs d’amende pour outrage à agent de la force publique.

Connaissant l’animal, il n’y a pourtant rien de surprenant. Mais le but de la manœuvre est d’enfoncer le candidat indésirable, et pour cela, tous les moyens seront bons.

Le journal Minute ressort de derrière les fagots un PV de police datant de l’adolescence survoltée du comédien. Mais les choses commencent à vraiment tourner au vinaigre lorsque René Gorlin, alors régisseur de Coluche, est retrouvé mort avec deux balles dans la nuque.

Dans la foulée, l’humoriste reçoit des lettres anonymes et coups de téléphones menaçants, ainsi que des menaces de mort.

C’est l’histoire d’un mec qui commence à courir un gros danger. Les médias ne le soutiennent plus depuis un moment. Tout est fait pour isoler le soldat Coluche, et pour une fois, les politiques de droite comme de gauche se tiennent par la main.

Epilogue

En même temps, les sondages ne font pas le printemps. Pour que Coluche puisse être candidat, il aurait fallu 500 signatures de parrainage. Or, il en est loin. Mais l’humoriste, interrogé par la presse étrangère, ne se prive pas de claironner qu’il en a déjà recueillies 632. Ce que son assistant, Roman Goupil, démentira formellement. Ce dernier reconnaitra d’ailleurs n’en avoir reçu qu’une seule.

Coluche vit un enfer de pressions et de menaces et son sens de l’humour n’est plus qu’un ancien souvenir.

Le 16 mars 1981, il annonce son retrait, tout en précisant qu’il a atteint le nombre suffisant de promesses de signatures pour sa candidature. C’est une façon de ne pas sortir tout à fait par la petite porte. « Je préfère que ma candidature s'arrête parce qu'elle commence à me gonfler, » dira-t-il, avec une gouaille un peu forcée.

Partout en France, jusque dans les sous-préfectures, des soupirs de soulagement balaient le ciel.

Coluche revient brièvement en scène après son annonce de jeter l’éponge, menaçant ses bourreaux d’entamer une grève de la faim pour protester contre la censure qui le muselle sur les médias. Lessivé par cette campagne, l’humoriste aura quand même la force d’appeler à voter François Miterrand, avant de s’exiler en Guadeloupe, terre d’une nouvelle errance.

Pour certains, Coluche s’est lancé dans la fabrication de chaussures, seul, dans un cabanon planté face de la mer. Pour d’autres, il se refait péniblement une santé sur la plage, avant l’ultime retour en métropole.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions