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Speed watching


Et PAF, l'insolence !

Speed watching

La cour des miracles dans le salon

Cela pourrait ressembler à de la boulimie, même probablement compulsive. De la famille des addictions capables de précipiter la dérive des continents et de fabriquer des générations… d’incontinents.

L’univers pantagruélique des séries qui se multiplient comme des lapins nains est au cœur d’une profonde angoisse touchant l’humanité. Cette dernière, tel le serpent symbolique, se nourrit de sa queue jusqu’à l’engloutir dans un spectacle trahissant une effroyable pulsion de mort.  

La foire aux monstruosités atteint son apogée quand cela prend l’allure d’un acte presque anodin, via une simple pression des doigts sur une zapette en forme de mini cénotaphe.

Si les fumeurs prennent le temps de savourer ce qui dit-on les conduira aux portes de l’orient éternel, ici c’est carrément le paquet avec l’emballage que l’on avale sans prendre le temps d’allumer la flamme.

C’est le renoncement au goût, à l’appréciation, au contact même des limites parfois savoureuses de la transgression.

Les chiffres

La carte du restaurant ne ménage pas ses effets. C’est du lourd, en self-service. Pas moins de 455 séries ont été produites rien qu’aux Etats-Unis en 2016, avec une croissance en hausse prévue pour 2018. La France quant à elle n’est pas en reste avec plus de 80 séries tournées en 2015. Et elle peut sans doute faire mieux.

TF1 y consacre trois soirées par semaine. Les chaînes hertziennes ont aligné 727 soirées de séries l’an dernier. Et si TF1 n’était qu’un gros dealer subventionné par les pouvoirs publics ? Les producteurs se frottent les mains car cela marche du feu de dieu. Un jackpot à court terme qui nourrit, aveugle, endort, et creuse l’appétit.

L’invasion du foie gras

Nous avons tous la vision sereine du fleuve qui serpente dans son lit sans se mordre la queue dans une ineffable beauté. C’est le Walhalla de Wagner, romantisme bucolique lové dans le royaume des dieux, toutefois à la merci d’une crue asphyxiante pouvant transformer ce paradis en enfer. C’est exactement ce qui se passe avec les séries qui, fécondées à outrance, font basculer l’offre fictionnelle en une indigestion toute aussi perfide que nuisible.

La congestion du trafic touche son point solsticial. Ce n’est pas une question de satellites débordés mais simplement une question de santé publique. Pensons à ses oies du Périgord qui, victimes de gavage, ont depuis longtemps garé leur cerveau à l’ouest.

Le temps

Même en essayant de consacrer un minimum de temps au sommeil ou même en collectionnant les nuits blanches, les calculs sont vite faits : les heures manquent pour tout visionner et très vite l’état de manque préside à la joie de vivre.

Faire un choix dans l’offre pléthorique quand on est fan de chez fan des séries, c’est impossible. Toutes les séries, telles des bouteilles pleines, doivent être descendues, façon Binge drinking. En plus du problème de temps se greffe l’impossibilité totale pour un estomac non chirurgicalement modifié d’ingérer ce flux continu d’images et d’histoires impossibles à oublier, sauf si l’on aime se faire du mal en oubliant la douleur.

Certains ont essayé de remédier au problème en se débarrassant de leur ordi ou de leur télé, avant de courir le lendemain chez Darty, dans un état de fièvre tropicale, pour signer un nouveau contrat en trois fois sans frais. D’autres ont eu recours à la religion pour tenter de chasser ce démon caché dans la Wi-Fi des smartphones.

Des marabouts ont réussi à faire taire quelques Sopranos qui donnaient des migraines aux quadras, mais pour le reste de la production quotidienne, aussi fraiche qu’un litre de lait sur le seuil d’un entresol londonien, les vaccins sont totalement dépassés. En gros, c’est l’invasion. Au secours !

Le shoot

Désormais, un épisode de cinquante-deux minutes de Game of Thrones peut se regarder en à peu près trente minutes grâce à une option proposée aussi bien par YouTube que par Chrome, le logiciel de navigation sur Internet de Google. Il s’agit d’accélérer la vitesse de défilement des images de 20% à 50%.

Les dialogues n’en sortent pas particulièrement déformés et le consommateur addictif peut en voir plus pour un temps équivalent, ou découvrir rapidement la solution de l’intrigue sans attendre 8 à 10 fois cinquante-deux minutes, la durée moyenne pour une série française. Ensuite il peut recommencer, comme dans une salle de shoot.

C’est propre, cela ne laisse pas d’odeur, le matos est stérile. Franchement, à part cette sensation boulimique jamais rassasiée, tout va bien. Bien sûr, on va éviter certaines fictions non solubles dans le désir inassouvi, comme les films de Rohmer ou d’Eugène Green, tellement trop dialoguées et carrément infumables.

L’allergie au septième art

Ces consommateurs de Speed Watching étaient peut-être au départ des cinéphiles. Que s’est-il passé dans leur vie pour oublier le temps nécessaire à l’absorption d’une fiction écrite par un être humain ? Ils ont perdu l’usage de certaines fonctions consistant à savourer dans une ingestion naturelle les éléments créatifs des fictions proposées, les scènes contemplatives, jusqu’aux silences…

Les films, tels des animaux abandonnés sur la route des vacances, sont rétrogradés au rang de simple produit de consommation voire d’élément fastfoodien d’une saveur toute aussi éphémère que la mémoire d’un poisson rouge.  

Les consommateurs ne s’en rendent plus compte. Ils ont oublié jusqu’au plaisir qu’ils avaient de découvrir le temps cinématographique et éprouvent de grosses bouffées d’angoisse dès qu’ils se retrouvent enfermés dans une vraie salle de cinéma où il est impossible de demander au projectionniste d’accélérer la cadence. Ils suffoquent et, en guise de Ventoline, doivent aussitôt quitter l’UGC.

L’enfermement

De retour chez lui, l’amateur de speed-watching replonge dans son cosmos sans repère, qu’il ne peut partager avec personne tellement il a besoin d’enfourner des images sans respirer afin de retrouver une illusion de vie. La sérénité ? Sa main tremble sur la zapette tant qu’il n’a pas assouvi son besoin frénétique de fictions sans saveur.

« Allez, on accélère quand ça devient chiant ! Sinon je meurs ! » Il n’y a plus de rêve, plus d’évasion ni de message, et encore moins d’émotion. Seul le trompe l’œil nourrit son insatiabilité qui l’isole chaque jour un peu plus du monde et de lui-même. D’ailleurs, il ne peut pratiquer que tout seul, comme s’il y avait dans son addiction quelque chose d’infiniment honteux qui le fait souffrir.

Le consommateur de speed watching prend parfois le temps d’aller pisser. Et d’appuyer sur Pause devient une véritable torture. C’est grave docteur ?

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions