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Pourquoi la pensée disparait-elle à la télévision ?


Et PAF, l'insolence !

Pourquoi la pensée disparait-elle à la télévision ?

Rêve ou cauchemar ?

Dans nos rêves, la pensée se transforme en un chemin ponctué de fulgurances qui nourrissent la chair de cette autre vie que nous offre le sommeil. Nous n’en ressortons pas forcément indemnes. L’apparente absurdité de nos envolées oniriques nous invite à goûter l’œuvre d’art en nous même, capable de distordre les barrières du réel. Ceci est naturel, car il s’agit d’une forme de digestion émotionnelle. Et la fatigue facilite l’endormissement, avant réparation.

La télévision a toujours représenté une concurrence rude pour les somnifères vendus en pharmacie. Le petit écran nous offre un abonnement gratuit au somnambulisme. C’est moins cher que le yoga, et en plus, vous ne sortez pas de chez vous. Surtout les soirs de matches où la violence humaine sévit dans les rues de la ville. D’une certaine façon, la télévision nous protège des mauvais coups. Et en plus, elle nous donne à voir, comme si on y était. Mais le problème, c’est que nous n’y sommes pas. Nous sommes seulement dans l’illusion.

Le fait de regarder la télévision est une façon d’appuyer sur la touche pause de l’hémisphère gauche du cerveau délégué à la défense notamment de l’analyse, de la critique, et de la logique. Tandis que notre hémisphère droit agite mollement notre créativité, notre imagination, et notre empathie… Car oui, la télévision agit aussi et surtout sur notre état émotionnel. C’est-à-dire qu’elle remplace le rêve par une anesthésie.

Le cerveau droit lâche des endorphines. Plouf, la bête est tombée dans le filet.

La dépendance

Mais la télévision n’est peut-être pas si mauvaise. C’est l’usage que nous en faisons qui porte à conséquence. Alors, pourquoi ne pas inscrire cet hypocrite avertissement : « l’abus de télévision nuit à la santé », au bas de l’écran ? Ce serait une façon, s’il faut être pédagogue et préventif, d’informer honnêtement le citoyen, comme on le fait avec l’alcool, le tabac, la drogue, ou la sécurité routière.  

Ce serait un geste de santé publique que de faire passer le message que la télévision, très agréable à petite dose, devient nocive en cas de surconsommation. Ce serait faire preuve d’une honnête bienveillance à l’égard de nos enfants.

Oui, mais combien coûterait cette campagne de prévention ? Que deviendrait la télévision si les gens se disaient : « Demain, j’arrête de fumer des images » ?

Car la forme importe autant que le fond. La forme, c’est le petit écran, et surtout le manque d’interactivité offert au téléspectateur. Là où internet simule une ouverture au monde, la télé devient un monologue qui isole.

Elle était souriante ou début. Puis nous l’avons rendue toxique à force de la vider de sa substance.

Quel compromis ?

Il ne s’agira jamais de dire du mal de la télévision car nous lui devons d’une certaine façon le socle de notre société moderne. On pourrait sans cesse lui reprocher de nous donner ce que nous acceptons de recevoir d’elle. Et ce serait une auto-flagellation. Bourdieu reconnaissait ainsi son potentiel : « " Il faudrait toujours vérifier qu'on va à la télévision pour (et seulement pour...) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument ».

La télévision coûte cher et, sans audimat, ne pourrait exister. On ne veut pas nécessairement la voir disparaître. Par contre, nous voudrions qu’au lieu de suivre ou d’encourager nos bas instincts, elle puisse nous élever et nous rendre meilleurs. On ne sait jamais, certaines utopies parviennent parfois à destination.

La pensée demande du temps pour se construire. Avec des prises de paroles à 200 mots par minute, il est impossible de prendre ce temps nécessaire à la bonne écoute. A ce rythme effréné la pensée n’existe plus, elle se recroqueville en attendant que ça passe.

Une pensée à l’intérieur de la télévision ?

Si la télévision nous empêche de penser, à quoi les producteurs pensent-ils en concoctant leurs programmes ? A beaucoup de choses probablement, dont la principale : l’audimat. A coups de scoops, de concisions, de raccourcis, tout ceci servi dans un cénotaphe aux drapés consensuels. Des lumières hypnotiques, des logorrhées, des débats brouillons, des divertissements préenregistrés, des pubs, des clips. Quand la drogue est trop forte, le monde s’écroule.

C’est bien de manger bio ou de le croire. Curieusement, la télévision peut être consommée par tous à tout moment de la journée, même sans pause, avant, pendant et après les repas. La télévision vous regarde manger et vous la regardez quand elle vous mange. Summum de l’interactivité ! Il n’y a plus le moindre goût dans la bouche. Les aliments passent sans s’arrêter. La nourriture n’existe plus. Ce n’est plus qu’une illusion.

Il serait toutefois injuste de dire que la télévision n’offre que des programmes sans pensée. Mais inviter des penseurs qui acceptent de parler à toute vitesse avec des mots simples pour exprimer des pensées prémâchées, est-il le meilleur moyen d’éveiller la pensée du téléspectateur ? On se pose la question.

La pensée se construit à l’intérieur de nous. Elle n’est pas une nourriture venue de l’extérieur que l’on absorbe sans réfléchir.

Les jeunes et la télévision

Les jeunes sont le baromètre annonçant un futur qui a déjà commencé. Ils ont compris le piège dans lequel sont tombés leurs ancêtres. Ils veulent en finir avec l’isolement puis l’endormissement de la pensée. Ils veulent partager, car le partage, même virtuel, demande toujours un pas vers l’autre. Au fond, ils ne comprennent plus très bien l’utilité d’un monde sans interactivité. Ils n’en saisissent même plus le sens.

Certains jeunes accusent même la télé d’avoir squatté les repas familiaux et d’avoir endommagé les rapports avec leurs parents et leur fratrie.

Beaucoup ont pris conscience de cette facilité d’entrer dans une forme d’aliénation. C’est vrai, on allume pour cinq minutes, et trois heures plus tard, le corps n’a pas bougé du canapé.

A partir de ce constat qui lève un tabou, chacun peut alors devenir son propre directeur de programme, à condition de ne pas replonger, comme un ex fumeur…

L’avenir de la pensée

La télévision peut plusieurs facettes, comme nous. Elle a le droit de ne plus investir dans la culture de la pensée. Elle est libre de ne semer que des graines de divertissement et encourager le téléspectateur à décrocher de son environnement. Elle peut sans tabou assumer son rôle de « laveuse de têtes ». Mais il est à remarquer que pour peu qu’on s’y intéresse de près, elle est aussi capable d’offrir autre chose que du vide mal emballé.

En effet, hors des zones de prime time, donc pour meubler le temps, elle continue de faire l’école buissonnière en nous offrant des programmes dont l’excellence et l’originalité ne sont plus à défendre. Le documentaire y trouve de plus en plus de place, la culture, les concerts, des archives, autant de signes qui peuvent faire penser que le public est capable de répondre présent aux concepts innovants qui élèvent l’esprit, donc la pensée.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions