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Les médias, les People et nous


Et PAF, l'insolence !

Les médias, les People et nous

Le monde d’hier

Nous avons deux expressions populaires qui se battent en duel : « L’important c’est de participer » et « il n’y a que le résultat qui compte ». Entre les deux, votre cœur est libre de balancer, au gré des miasmes de l’humeur et de la pertinence de la situation.

On pourrait croire que les médias sont censés parler de notre monde avec bienveillance et objectivité. On pourrait imaginer que les médias n’ont d’autre but que de nous relier les uns aux autres, afin de créer des ponts, des compassions, des curiosités et des émerveillements.

Il y a encore peu de temps, on pouvait vivre en Haute-Loire (la Sibérie française, note du traducteur) et connaitre les us et coutumes des petits peuples d’Amazonie, rien qu’en s’abonnant à Géo magazine. C’était l’époque où le facteur buvait un coup devant chaque boite à lettres et qui parfois même vendait des cigarettes sous le manteau des PTT. Et à travers les pages glacées du magazine, on avait l’impression que le monde dans son infinie grandeur, cachait d’insolites curiosités sous ses hémisphères.

Pendant ce temps, Poulidor volait la vedette au vainqueur…  Il ressemblait aux gens qui le regardaient passer, à ceux qui avaient fait un mauvais mariage, aux éclopés du bonheur... Aujourd’hui, on l’appellerait un looser. Si tout le monde a le droit de perdre, il ne faut pas non plus que cela devienne une habitude, ou même un job, sinon ce n’est plus du suspens mais de la pathologie.

Des Dieux

La réussite par procuration est une donnée importante car, justement, elle est donnée, même s’il faut payer la redevance télévisuelle. En contrepartie, on donne la possibilité au public de s’identifier aux winneurs, parfois partis de rien, devenus beaux, riches et célèbres. Grace à eux, le public peut facilement se projeter dans une vie plus simple, plus agréable, en juxtaposant son image sur celle du spécimen en représentation sur l’écran. Cette relation, pas forcément évidente, peut être génératrice de sentiments contradictoires : fascination/rejet, admiration/dérision, amour/jalousie.

Ces célébrités semblent avoir été inventées pour secouer le cocotier du quotidien. Elles sont la chair du voyeurisme, admis ou refoulé. Les Premiers sont incontestablement ceux ou celles qui ont réussi à s’imposer comme les incontournables des tabloïds. Leurs joies et déboires nourrissent nos estomacs frustrés mais avides de malheurs sculptés dans les paillettes. Au fond, ils ne valent pas mieux que nous : ils divorcent, avortent, dépassent les limitations de vitesse, font la razzia sur la chnouf, pètent les plombs, comme nos voisins de palier chez lesquels on est jamais invité.

On croit que c’est vrai, même si au fond, rien ne nous parait moins authentique. Mais c’est là, devant nos yeux. C’est incarné par des gens normaux dont on soupçonne parfois que les rôles sont tenus par des comédiens et que les dialogues sont pré-écrits, tellement l’ascension sociale semble réglée comme du papier à musique.

Ils sont nous-mêmes et c’est à l’intérieur des célébrités que nous pourrions avoir l’impression de nous construire, comme si, d’une certaine façon, à force de nous représenter, ces spécimens donnaient l’exemple de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Ils ont remplacé les dieux de l’Odyssée dont les épisodes allégoriques ont nourri des générations de civilisation.

Du voyeurisme

Du pain béni pour les médias, car les people sont partout, présents dans toutes les cases. Ils font passer le temps, comme le sport ou la météo. Ils créent du lien social, un ciment familial, amical, car pendant qu’on parle d’une célébrité, on évacue le reste. C’est bien vu et probablement d’utilité publique.

On veut de l’humain et on va en bouffer, même si cet humain, justement, n’existe pas, n’a jamais existé, et n’existera jamais, sauf dans l’imagination de ceux, les apôtres du paf, qui les fabriquent, comme Gepetto son Pinocchio. A défaut de réel, nous sommes bel et bien dans la fiction, depuis le début des temps, ou pour le dire autrement, dans le monde des dieux.

Nourriture donc pour les médias pris dans d’un engrenage enchanté, version cercle vicieux. Le people est rentable, même si cette catégorie peut elle-même se subdiviser en d’autres sous catégories, allant du people bas de gamme, niveau clooser, au people bienfaiteur de l’humanité, comme le Dalaï Lama, ou le philosophe Onfray.

Crédit - France 5

Attention, les médias ne proposeront jamais quelqu’un qui risque de n’intéresser personne. Le spécimen doit afficher une valeur ajoutée, peu importe laquelle du reste. Ce qui compte, c’est la singularité : célébrité/anonymat profond, beauté/monstruosité, intelligence/connerie profonde. Le reste, c’est de l’habillage, de la mise en scène ou en abîme, de l’éclairage, de la focale. Les traits ne sont jamais plus attractifs que lorsqu’ils sont exagérés, voire caricaturés, scénarisés à outrance, afin de susciter l’envie ou le besoin d’en (sa)voir encore plus.

On observe que les médias traditionnels, télé et presse, commencent à ramer sérieusement par rapport à internet, gigantesque poubelle où se côtoient les plus et les moins d’un voyeurisme exacerbé et où les buzz poussent comme des champignons.

Mais rien ne se fait par génération spontanée. Au départ préside la volonté pour « les gens connus » de l’être encore plus. En gros, être connu, c’est d’abord un travail, et pas des moindres.

Miroir et fenêtre

Le principal boulot du people est d’accumuler les procès afin de remplir les caisses en arguant une atteinte à sa vie privée. Les paparazzi, véritables alchimistes des feux sacrés, sont les acteurs indispensables de la mascarade. Mais le pire pour un people est d’être oublié, c’est-à-dire de voir sa vie privée soudain respectée. Car à partir de ce moment, il n’existe plus. Il n’est plus digne de ne plus être respecté. Le comble.

Ce phénomène dépasse allègrement le stade des célébrités pour midinettes et touche tous ceux dont le besoin irrépressible d’exister sur les plateaux télé constitue l’essence d’une carrière réussie. C’est valable pour les politiques, les intellectuels, les artistes, les syndicalistes… De la fraternité à l’état pur.

Le besoin de reconnaissance est un syndrome qui chatouille tout le monde, même ceux qui se défendent du contraire, car pour exister, il faut communiquer, et pour communiquer, il faut entrer dans la vie du public. Il faut être là, dans l’assiette, au bon moment, c’est-à-dire celui du repas.

L’égo de l’un devient la nourriture de l’autre.

Les vases communicants

Les médias sont les passeurs de barques éphémères. D’une certaine façon, ils font le sale boulot, mais en même temps, on ne peut leur reprocher leur talent d’organisateur de spectacles. Ils ne font que remplir le rôle que l’on attend d’eux, avec des hauts et des bas, mêlant poubelles et pépites.

Ils sont les accoucheurs et les bourreaux d’une humanité vis à vis de laquelle ils bâtissent eux-mêmes leur servitude. Pourquoi changer une équipe qui jongle entre défaites et succès ? Entre asservis, on risque peut-être un jour de faire du bon travail. Car il y a dans le système de la roue qui tourne, un effet d’humilité extraordinaire : à un moment, le premier se transforme toujours en dernier.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions