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Le débit de parole des journalistes : 220 mots par minute


Et PAF, l'insolence !

Le débit de parole des journalistes : 220 mots par minute

Avec nos oreilles de lapin

« Dis-moi à quelle vitesse tu causes, je te dirai qui tu es ». Fou du volant ou papy du dimanche ? De nombreuses expériences réalisées sur des souris ont montré qu’on associe généralement une parole rapide à un discours fiable. En effet, lorsque la souris entend parler vite, son cerveau en déduit que la personne maitrise son sujet et qu’il convient par conséquent de lui faire confiance.

D’autres expériences ont montré que lorsqu’un nouvel animal arrive dans un zoo, il subit une sorte d’examen de recrutement. L’étude a révélé que le plus important pour la meute était en fait le débit de parole du postulant, et non son parfum ou la couleur de sa cravate. Plus l’impétrant s’exprime lentement, moins l’empathie du groupe serait perceptible. Un perroquet qui parle trop lentement aura tendance à endormir ou ennuyer l’auditoire qui perdra rapidement le fil de la discussion.

En même temps, d’autres études ont révélé que beaucoup avaient du mal à supporter un débit de parole trop élevé à cause de l’état de stress que cela leur imposait.

L’homme tronc

Dans la jungle de l’audio-visuel où les cris des uns étouffent la pensée des autres, un étonnant phénomène de communication verbale s’est développé depuis la création de la télévision.

Au début était le rythme d’une époque où l’on pouvait encore prendre le temps de mettre tous les mots dans la boite avant que celle-ci ne se referme. On laissait au journaliste le temps de remplir son office sans penser au prix de la minute.

Le premier journal télévisé voit le jour dans les années 50. Au début, une voix off accompagne des images. Puis, dès 1954, apparait un présentateur, souvent bien coiffé lorsqu’il a encore des cheveux. L’homme tronc est né.

Des noms aujourd’hui gravés dans le patrimoine audiovisuel, tels Georges de Caunes, Jacques Sallebert, Pierre Dumayet, ou Pierre Tchernia.

Ces hommes s’invitent dans les foyers, comme par hasard au moment du diner, inaugurant ainsi une nouvelle branche de l’arbre des pique-assiettes. Ils prennent le temps de dérouler leur argumentaire au rythme d’une mastication imaginaire, tant on sait qu’il est difficile de regarder à la fois son assiette et un écran de télévision.

Ce sont des invités que les français accueillent volontiers chez eux, parce que cette voix leur procure l’illusion de voyager en duplex avec le monde. Le journal télévisé est alors annoncé par une musique tonitruante, fière comme une armée et joyeuse comme une parade de cirque.

Cet accent de l’ailleurs

La langue est élégante comme une parisienne, la physionomie grave et bienveillante. Ces hommes troncs ressemblent à des apôtres venus parler d’une France que beaucoup ne connaissent que par l’encre odorante des journaux. Ces hommes sont des représentations d’eux-mêmes, pareils à des bustes du panthéon, dont les lèvres ourlées racontent la vie, le monde, avec cette émotion de la première fois. C’est en effet les débuts sur une chaine unique qui ne craint ni la routine ni la concurrence.

C’est autant le fond du journal télévisé que la forme qui séduit les téléspectateurs. Ce journal devient le ciment d’un pays rendu hagard par la guerre, le rendez-vous du peuple français en quête d’unité.

Les gens ont besoin de paroles apaisantes, à un débit modéré, pareil à un andante. L’homme tronc cristallise l’unité d’un pays en train de se reconstruire. Et pour grand nombre de familles, cette présence quotidienne devient indispensable car elle semble porter en elle les germes d’un espoir indicible.

Pendant la semaine, le journal télévisé remplace la messe, tout comme l’homme tronc se substitue au curé, dont l’image trop peu glamour ne colle plus avec l’arrivée des années soixante.

Le journaliste perd son côté clergyman et se rapproche émotionnellement des gens. Le journaliste devient une personne, avec un ton, une bouille, dont le débit de parole commence à se théâtraliser pour mieux fidéliser le téléspectateur. L’inénarrable Léon Zitrone, interlocuteur privilégié des français qui présenta le journal télévisé de 1959 à 1975, imposa un ton savoureux, parfois grandiloquent.

L’émancipation

Après mai 68, le ton devient moins convenu. Le journaliste Yves Mourousi choisit l’angle de la complicité avec son désormais célèbre « Bonjour ! » qui rompt avec le trop giscardien « Madame, Mademoiselle, Monsieur ».

Le débit de paroles des journalistes est assez fluctuant. Chacun trouve son tempo plus ou moins naturellement, jusqu’à l’arrivée fracassante du prompteur, qui soudain, va révolutionner le travail et accélérer la cadence. Adieu les textes lus ou appris par cœur. Désormais, il suffira de regarder la caméra qui déroule le texte.

Le journaliste parait plus présent, plus à l’aise, surtout plus proche, comme s’il parlait à vos yeux du plus profond de son âme. Le débit de paroles commence à s’aligner sur la partition qui se déroule. Et l’on sait qu’on lit souvent plus vite que l’on ne parle naturellement. Du coup, la vitesse augmente et les journalistes doivent respecter désormais un tempo imposé par la machine.

Est-ce pour cela que le consensus commence à envahir le JT des années 80/90 ? Les chaines se multiplient, les JT aussi, et tout le monde s’aligne sur tout le monde. Un même débit de parole nimbe le contenu des rédactions concurrentes.

Vitesse de croisière

Effet de mimétisme, peut-être, en tous cas, l’innovation n’est pas de mise dans les prises de paroles des journalistes. Tout le monde copie sur son voisin. En même temps, cette avancée groupée génère de l’émulation, boostée par la boussole de la rentabilité.

L’arrivée du numérique couvre le monde audiovisuel d’un grand manteau uniforme, aussi triste qu’une autoroute.  La peur primordiale de l’homme revient hanter les esprits. C’est l’heure du zapping, cette lame tranchante. L’arme infidèle, cynique et maléfique. D’une pression du doigt, on butine dans l’irrespect de l’autre et de soi-même.

En voulant se démultiplier à l’envi, la télévision a condamné le public à ne plus avoir la force de faire un choix. Parfois un journaliste au débit particulièrement rapide parvient à capter l’attention. C’est télégraphique, factuel, monocorde. Ainsi, comme sur un plateau repas, tout est mis sur le même plan, tandis que le débit de paroles augmente, de plus en plus, comme attiré par le gouffre insondable de la vitesse.

Le mur du son

Le journaliste n’est pas un introverti qui se dépêche de rendre l’antenne, même si son débit avoisine les 200 mots à la minute, avec des pointes à 230. On le sent avoir peur de la lenteur. Accroché à un tempo de virtuose, il distribue les baffes : match, guerre, accident, élections, mise en examen. Cela nous berce. Lorsque nous nous réveillons, la fusée est déjà passée. Du coup, nous ne retenons que les bribes de notre propre monde.

La menace du zapping est-elle réelle ? Doit-on parler plus vite pour avoir une chance d’être écouté ? C’est un peu l’effet que l‘on a lorsqu’on suit un débat. C’est à celui qui défouraille le plus vite, jusqu’à pousser son « adversaire » dans les orties.

La peur de ne pas être entendu gouverne les esprits. Si nous rêvons parfois de silence, il n’est pas certain que nous ayons encore la force de lui faire face. Parce que la vitesse des mots est devenue telle qu’il parait difficile de sauter du train en marche.

La messe du JT n’est pas terminée, mais elle tourne en accéléré.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions