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La télé pour vendre des livres


Et PAF, l'insolence !

La télé pour vendre des livres

Le book qui ne perd pas la face

S’il y en a un qui résiste sans prendre l’eau malgré les prévisions, c’est bien lui, le livre papier, le même qu’utilisait Voltaire. Il n’a pas totalement réussi à tomber sous  les balles. Il n’a jamais été non plus d’une vaillance à toute épreuve. On sait que nombre de foyers en ont été privés et que cela ne s’est pas forcément arrangé.

Il a toujours été cette représentation palpable de la culture, ce monde parfois inaccessible imprimé sur Vélin. Beaucoup s’en sont méfié car il était capable d’écrire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Il a été un outil de résistance et de parole, de rêve et d’évasion, d’éveilleur de conscience. Malgré son faible poids, il a été capable d’effrayer les régimes totalitaires, l’église sous toutes ses formes castratrices, et l’on a même cru parfois qu’il était l’instrument du diable.

Le livre renferme des vies, des épopées, des témoignages, et même des idées, en germe, développées, monumentales. Derrière la muraille des mots et des phrases se déploie l’universelle conscience humaine où il est possible d’entendre battre le cœur de chacun.

Dès 1960, on a cru que l’arrivée de la télévision dans les foyers allait lui porter un coup fatal. Dès les années 1990, on a fortement pensé qu’internet porterait l’estocade finale. A partir du XXIème siècle, flanqué de son avatar numérique, dématérialisé, on s’est dit que ça en était fini de l’odeur du papier et beaucoup ont même misé sur les flagrances inodores des tablettes de lecture commercialisées en abondance et qui ont dû creuser un trou certain dans la compta des fabricants. Parce que la mayonnaise n’est pas montée, ou si peu. Tout est resté à l’état de vinaigrette.

Humble, habitué à toutes guerres, le livre papier n’est pas devenu pour autant une gueule cassée et refuse d’être considéré comme un héros parfois délaissé. Il nous rappelle que la renaissance de l’esprit est une donnée éternelle, non négociable.

Le pavé dans la mare

Pour autant, tout le monde le dit, les gens lisent de moins en moins, les livres ne servent plus qu’à caler les frigos sur un sol en pente. En même temps, on publie de plus en plus de livres et il serait hasardeux de prétendre que ce n’est pas un secteur porteur, certes pas pour les écrivains, mais pour un ensemble d’acteurs des métiers du livre qui déploient chaque année de longs stands au salon du livre de la Porte de Versailles.

Non, le livre papier n’est pas mort, bien au contraire, mais le problème, c’est qu’il y en a trop. Pour des questions de trésorerie, beaucoup d’éditeurs ont choisi la quantité plutôt que la qualité, et dès les années 2000, les libraires ont compris que leur librairie ne serait jamais assez grande pour accueillir ces nouveautés qui, comme pour les films de cinéma, souffrent d’une espérance de vie extrêmement limitée.

Dans ce monde de profusion, aux confins de l’asphyxie, vivent les auteurs, c’est-à-dire ceux sans qui les livres n’existeraient pas, ceux sans qui ce monumental marché de l’édition raclerait le caniveau. Et dans le camembert chiffré des répartitions, ces derniers arrivent en queue de peloton, derrière les distributeurs, diffuseurs, libraires, éditeurs… Oui, tel un producteur de melon, l’auteur est celui qui touche le moins sur la vente de ses livres, c’est-à-dire en moyenne de 5% à 10%. Vive Cavaillon, fermez le ban.

La littérature et le web

Ainsi les auteurs doivent espérer de sérieux coups de projecteurs pour voir leur travail, c’est-à-dire leur livre, se hisser au-dessus de la pile afin d’en recueillir les effets sonnants et trébuchants qui serviront d’amorce à une notoriété en devenir. Les petits papiers dans Le Monde du vendredi ne font plus vendre depuis belle lurette, pas plus que le Figaro littéraire ou le microcosme germanopratin assis en terrasse du Flore.

L’époque Sartre/Beauvoir n’intéresse plus que les touristes américains. Beaucoup d’éditeurs ont compris que pour survivre la littérature devait devenir un produit de consommation comme un autre, c’est-à-dire profiter ou succomber aux mêmes dictats du marketing et de la publicité qui coûte ce qu’un auteur ne gagnera jamais sur un à-valoir. Mais ceci est une autre histoire, un autre roman rythmé par le néo-libéralisme tentaculaire.

L’important, somme toute, était d’empêcher le livre de mourir et de donner encore à la littérature une petite place au chaud dans notre monde de brutes. De fait, à l’instar des journaux, beaucoup d’éditeurs ont perdu leur indépendance en acceptant d’être mangé par un groupe d’actionnaires leur assurant de quoi assurer le quotidien tout en leur offrant un certain nombre d’outils utiles à la promotion des œuvres publiées afin d’en retirer reconnaissance et profit.

Internet et les réseaux sociaux ont démontré toute l’aide appréciable qu’ils pouvaient apporter pour mettre en lumière la littérature et les auteurs. Cela a été une véritable révolution médiatique, pleine de ressources et de libertés possibles pour un coût presque nul. Beaucoup de livres ont profité de l’effet bouche-à-oreille de la Toile. Le public s’est exprimé, les internautes se sont transformés en critiques littéraires.

Ils ont plébiscité des romans, ils les ont littéralement portés, dans une totale liberté de conscience non assujettie à tel ou tel journal lui-même assujetti à tel groupe d’actionnaires. Le web a véritablement apporté beaucoup à la promotion de la littérature. En contrepartie, les librairies en ligne ont porté un coup dur aux échoppes de quartier, mais ceci, encore une fois, est une autre histoire.

Il en reste que la littérature, dans l’incommensurable océan du web, a quand même des difficultés à émerger, car un roman reste un roman qui n’intéresse à priori que celles et ceux qui s’intéressent au roman, c’est-à-dire une minorité de nos concitoyens, comme disent nos politiques en mal de champ lexical.

Les bonnes anciennes recettes

Force est de constater que les confitures de mamie conservent cette saveur inimitable et nous conduisent à ce toujours curieux constat que les choses étaient mieux avant. Dans les années 1990, le livre, qui n’était pas dans une meilleure santé qu’aujourd’hui, recevait son petit coup de projecteur grâce à l’émission Apostrophes, animée par Bernard Pivot.

Evidemment, cette émission faisait beaucoup de jaloux, tous les auteurs et éditeurs voulaient en être, car on savait que le lendemain, les ventes se multiplieraient par dix. Effet vintage ou pas, on s’aperçoit aujourd’hui que le phénomène n’a pas beaucoup changé.

Cette pauvre télé ringarde reste contre vents et marées une valeur relativement sûre pour promouvoir un titre, et l’on pourrait même dire que dans l’arborescence médiatique d’aujourd’hui, elle parvient à tirer son épingle du jeu, et haut la main, comme s’il y avait entre la littérature et la télé, une sorte de force tranquille n’appartenant qu’aux vieux couples qui s’aiment encore. Cela échappe à toutes les prévisions, mais c’est un fait, la télé fait vendre des livres, des romans, des auteurs, sans doute plus qu’un autre média.

Denrée rare et précieuse

Elles sont très peu nombreuses les émissions littéraires, dont la plus regardée en ce moment est La Grande Librairie, avec 450 000 téléspectateurs bibliophiles, et l’on peut se demander quelle est cette recette qui parvient encore à déclencher l’envie de se rendre à la Fnac le lendemain acheter ce livre vu à la télé ?

Tout d’abord, une émission culturelle en prime time ressemble à un débarquement de martiens sur terre. Alors forcément, cela attise la curiosité, car ce qui est rare aujourd’hui est devenu une denrée de luxe. Tout séduit finalement. Ce livre, rescapé des nouvelles technologies, fait office de mutant. Mais ce qui séduit aujourd’hui est ce qui séduisait déjà dans les années d’Apostrophes ou de Bouillon de Culture.

En réalité, ce n’est pas le livre, mais l’auteur. Un auteur vivant, comme vous et moi, avec parfois des Nike aux pieds. Un auteur visible, accessible, avec des mots de tous les jours dans la bouche, souvent un peu mal à l’aise mais pas toujours. Et quand il est beau et qu’il parle bien, comme s’il était né avec un livre à la place du cerveau, les mains couvertes de poésie, un immense sentiment de paix nous envahit. Et on se dit : j’achète !  

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions