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Bernard Tapie, roi des médias

Du jeune chanteur en quête de reconnaissance au businessman à qui tout réussi, découvrez la vie romanesque de Bernard Tapie.  Réussites, insuccès, ruine puis renaissance ; autant de moments de notre histoire collective et de celle de nos médias...

Bernard Tapie, roi des médias


Episode n°5 : Adidas, gloires et décadences

Le chemin de Bernard est ponctué de crampons, de transversales sur lesquelles glisse le cuir d’un ballon d’or. Posséder un club de foot ne lui suffit pas, il veut aussi l’équipementier, des godasses aux shorts, en passant par les survêts à capuche. Surtout, il veut bouffer de la marque allemande, symbole de la réussite.

Juillet 1990, toujours président de l’OM, Bernard décide de racheter Adidas aux filles du fondateur des Trois Bandes, Adolf Dassler. Mais le Franc symbolique de Bernard, tel l’écu d’or de l’oncle Picsou, ne séduit guère les teutonnes, of course. Du coup, Bernard demande à la SDBO, filiale du Crédit Lyonnais et partenaire depuis 1977 de lâcher le grisbi : environ 240 millions d’euros, remboursable en trois fois. Cool, se dit Bernard, heureux d’être endetté jusqu’aux protège-tibias.

Pendant ce temps, l’OM commence à se montrer digne du rôle que l’on attend de lui. La gagne est là. Tapie vole en direction du firmament de la réussite totale. Arrive 1991, l’heure du remboursement de la première échéance (600 millions de francs -environ 100 millions d’euros), Bernard vend 45% de sa holding. Un an plus tard, nommé Ministre de la Ville sous le gouvernement Beregovoy, Bernard annonce qu’il va lâcher un peu le business pour se consacrer à sa fonction ministérielle.

Malheureusement, un mois plus tard, Bernard est mis en cause dans l’affaire Toshiba. Du coup, il doit démissionner du gouvernement. C’est un coup dur pour le garçon. Cela confirme qu’il n’aura jamais de chance avec les institutions. Alors qu’il bénéficie d'un non-lieu dans cette affaire, se prépare à redevenir ministre, et qu'Adidas semble en chute libre, à cause de nombreuses restructurations, il confie un mandat à la SDBO pour vendre l'équipementier.

La banque s'engage à trouver dans les deux mois un repreneur pour ses 78% du capital, 2,085 milliards (de francs). En 1993, Tapie sort du capital d'Adidas. En 1994, le Crédit lyonnais et Bernard Tapie Finance mettent fin à leurs relations commerciales et signent un protocole de remboursement sur quatre ans.

L’entrepreneur est garanti sur ses actifs industriels et personnels, notamment son hôtel particulier et sa collection de tableaux et de petites voitures. Mais coup de théâtre, dans le cadre d'une enquête sur la gestion du Phocéa, le yacht de Tapie, la juge Eva Joly fait perquisitionner le siège de la SDBO. Les documents qu'elle y saisit vont convaincre l'homme d'affaires que Le Crédit Lyonnais l'a spolié lors de la vente d'Adidas.

Vient ensuite une incroyable série de rebondissements politico-judiciaires qui tiennent le pays en haleine depuis vingt ans. Tapie est ruiné. Pour commencer, il perd quelques kilos parce que l’addition est lourde et que du coup il n’a plus faim. La diète dure peu de temps mais elle est suffisante pour lui redonner le goût du rebond.

Il va voir directement Nicolas Sarkozy, plus d’homme à homme que d’ancien ministre de gauche à président de droite. En fait, en trois ans, il aura dix-huit rendez-vous avec le chef de l’état. Certains racontent qu’ils jouent aux échecs ensemble…

En tous cas, cette démarche lui vaut d’être exclu du Parti Radical de Gauche.  Ses frères en politique le lâchent, lui qui avait été le seul à oser affronter Jean-Marie Le Pen quelques années plus tôt dans un débat télévisuel mémorable. C’est une ambiance cour de récréation de grands et Bernard continue de se battre malgré sa solitude. Sans doute trouve-t-il encore la force de poursuivre parce que sa propre vie, personnelle et familiale, est durement menacée.

Son charisme ne sert plus à grand-chose car il a dit ce qu’il avait à dire durant les nombreux procès et gardes à vue dont il a fait l’objet. Il n’est même plus question de séduction ou d’un homme devant lequel beaucoup ont dit oui. Si les arcanes judiciaires l’ont coulé, elles peuvent peut-être, paradoxalement, l’aider à… rebondir, une nouvelle fois, dans les ténèbres d’une profondeur sans fond.

Et encore une fois, Bernard nous fait du Tapie. Le soleil illumine son sourire carnassier. C’est quelqu’un qui a décidé de toujours se relever. Peut-être invoque-t-il le courage de sa grand-mère, son idole, comme on essaie de se raccrocher à la force de la transmission. Toujours est-il qu’en juillet 2009, le tribunal lui donne raison et condamne le CDR à lui verser 405 millions. En effet, les juges ont estimé que la banque avait, et c’est un euphémisme, failli à ses obligations.

Nanard fait péter le magnum. C’est le Comte de Monte-Cristo quittant le château d’If pour débarquer à Marseille, tout auréolé d’une victoire qui fait grincer déjà tout un tas de dentiers sur les bancs de l’Assemblée. Et bing ! En 2011, à la suite d'une plainte de députés PS, la Cour de justice de la République ouvre une enquête sur Christine Lagarde pour « complicité de faux et complicité de détournement de fonds publics », soupçonnée donc d’avoir exercé ses pouvoirs ministériels pour aboutir à la solution favorable à Bernard Tapie.

Et voilà notre Bernard englouti dans un nouveau… rebondissement, certainement finement mené sur l’échiquier par ses adversaires. Quelque chose qui ressemble à du Gasparov. Il semble cette fois que le coup soit rude car en 2013, Bernard est mis en examen pour « escroquerie en bande organisée » après quatre jours de garde à vue.

2016/2017, le feuilleton continue toujours. Compléments d’enquêtes, retournements… Christine Lagarde sur le barbecue. Disons que c’est elle qui a le ballon maintenant et que Bernard Tapie est suspendu à quelque chose qui ne le concerne plus directement. C’est une situation à laquelle il n’est pas habitué. Même si elle risque d’éclairer, peut-être, l’origine de la faille de cette affaire.

Ces quinze années d’interminables procédures l’ont tenu éloigné d’une carrière médiatique qu’il aurait souhaité plus à son avantage. Bernard y a perdu sans doute beaucoup de plumes moralement. Il a laissé un club marseillais exsangue, coulé Adidas, quitté une chaise de ministre, et plongé dans un labyrinthe judiciaire dans lequel il ne pouvait que se perdre.

Christine Lagarde s’apprête à tirer un corner. Tout le stade est suspendu au mouvement de son pied, à la trajectoire du ballon qui s’élève dans le ciel d’argent du Crédit Lyonnais… Le ballon reste en l’air, en suspens, telle une question transcendante : Bernard va-t-il devoir rembourser les sommes perçues en 2008, soit 405 millions d’euros ?

Encore en suspension dans les airs, le ballon prépare maintenant sa descente en direction de la surface de réparation où baigne encore tout l’espoir d’un destin.

Par Hervé Mestron
Médias & réflexions